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28 octobre 2006

Les cow-boys, les Indiens, les chasseurs et sa mère

Le ciel, d’un mauve attachant, affiche une sérénité joviale et laisse deviner que le cliché de format carré date de la fin des années 70. L’homme sourit à peine à sa femme, qui prend la photo. Il doit avoir la trentaine, sa peau est lisse, il aurait presque l’air sage avec sa mèche de cheveux bruns tombant sur son front. Seul signe de sa dureté, de sa virilité (outre la gibecière kaki sur sa chemise marronasse aux manches relevées qui laissent apparaître de puissants avant-bras aux poils noirs sur sa peau mate) : sa moustache.

À l’ombre du noyer, le père, donc, tient en ses mains deux perdrix tandis qu’à ses côtés son garçon de huit ans lève maladroitement mais fièrement deux lièvres, sourire toutes dents dehors. À leurs pieds, la gueule ouverte et leur épaisse langue rose pendante, les chiens posent un regard perdu sur la verdure.

Hors champ : le cadet, assis en tailleur à l’ombre du cerisier, n’envie pas son aîné d’être initié à la chasse. Il sait qu’il n’appartiendra jamais à ce monde d’hommes aimant la détonation des cartouches, le vol interrompu d’un oiseau et la course des chiens hurlant. Il brosse les cheveux de son poupon, parle tout seul, regarde le ciel et, des heures durant, reste là, rêveur, le pouce dans la bouche.


Dans son lit, le soir il parle à son poupon. Son grand frère avait râlé et retenu un soupir quand leur grand-mère, complice et complaisante, l’avait envoyé au grenier dénicher le nourrisson en plastique sur le tas poussiéreux de vieux cahiers d’écoles et de jouets d’antan. Le petit se doutait bien, lui aussi, de la catastrophe familiale que ne manquerait pas de produire son retour à la maison avec ce jouet serré fort contre lui.

Le père était resté droit, planté dans l’allée, le regard fixé sur le lointain, envoyant voltiger d’un coup de pouce son mégot. Mais le soir, tandis qu’au lit il faisait un câlin à son bébé beige, dans l’embrasure de la porte l’homme à la moustache lui avait jeté un sale coup d’œil puis avait gueulé : « On va en faire un pédé d’ce drôle ! »

Le petit, l’index posé sur la bouche du poupon, avait chuchoté : « C’est déjà fait… »

*

Assez intrigué par ce mot, « pédé » (son frère le traite de « tapette » mais là non plus il ne voit pas bien pourquoi), il est à l’écart dans la cour d’école où les gosses chahutent, rient, braillent et courent… Sur un coin de pelouse cramoisie, près d’un haut sapin abritant leurs secrets, cinq petits bonshommes sont regroupés en cercle, occupés à mettre leur jeu au point.

Il les rejoint en silence. L’un d’eux, le plus décidé, trapu, naturellement autoritaire, indique à chacun son rôle : « Moi, je suis le shérif ; toi, t’es un Indien ; toi, t’es avec moi, tu fais mon adjoint ; toi, t’es un Indien ; toi, t’es avec nous. » Il les regarde droit dans les yeux, puis, de biais, se tourne légèrement vers le nouveau venu et murmure, mais assez distinctement pour que cette parole soit entendue de tous : « Toi, tu restes là, tu m’attends. T’es ma femme. »

*

Toujours, il aura regardé les hommes de loin… Se tenant à distance de leur cercle, comme hébété, avec cette étrange impression d’avoir été, dès sa naissance, amputé de cette dose de connerie couillonne qui fait les blagues d’hommes, leurs tapes sur l’épaule, leurs trucs collectifs : maçonnerie, vidanges, sans oublier Ricard et regards opaques sur les fesses des filles avec messes basses et clins d’œil.

Toujours : de loin, ahuri, préférant leur tourner le dos, marchant seul, parlant seul, rêvant seul. Ils ne réclament de toute façon pas sa présence, comme par une sorte de respect pour sa solitude mêlé d’un non-dit gêné. Il n’a jamais voulu comprendre ce qu’ils se disent, se transmettent et partagent. En revanche, au milieu des femmes et de leurs conversations (longueur d’une robe, recettes pour enlever une tache, anecdotes sur les maris qui rentrent tard et pas toujours clairs), il se laisse aller dans son silence, écoute sans entendre (ou l’inverse).

Cette étrangeté était de l’ordre du tabou : son arrivée et son départ d’un groupe étaient – il l’entendait – précédés ou suivis d’un silence. Il n’a jamais subi de moqueries frontales, seulement toujours senti un certain malaise, quelque chose de diffus, d’insidieux. Il leur arrivait d’insister pour qu’il reste avec eux jouer au foot, et devant son manque d’entrain lui proposaient un compromis : comme il était nul, maladroit parce que dans la lune, incapable de se concentrer, les points perdus qu’il ne manquerait pas d’infliger à sa propre équipe compteraient « pour du beurre »…

Cette mise en retrait lui valut au fil des années un statut de confident : sa réputation de rêveur faisait dire à ces grands dadais qu’à lui ils pouvaient s’ouvrir de leurs problèmes de cœur avec les filles. Si bien que les plus baraqués d’entre eux, dont il ne se lassait pas d’admirer les fesses rondes rebondir sous les shorts satinés, venaient s’asseoir à ses côtés, le regard fixé sur l’horizon, et restaient là un moment silencieux, avant de s’épancher, avides de ses conseils. Ses commentaires lui vaudraient, il le savait, un regard tendre ou affectueux, et, en cas de bagarre, leur protection.

Certains ne lui parlaient jamais, mais il captait, percevait parfois un léger mouvement du corps, comme une curiosité, une envie : ceux-là attendaient que les autres soient partis sur le terrain pour se retourner vers lui et lui adresser un sourire doux, en coin, l’air dégagé. Et cette manière avant de s’éloigner en trottinant qu’ils avaient de bomber le torse…

*

Le ventre contracté d’avoir lu les pages de ce journal intime qu’elle n’aurait pas dû trouver, la mère a repris ses tâches ménagères. Sonnée, elle a enlevé les draps qu’elle a roulés sous ses poignets puis est allée dans le garage les plonger dans la machine à laver. Sur le béton gris, elle a baissé les yeux, soupiré, puis les a levés vers le ciel bleu. (C’était un temps à faire une machine.) Elle s’est répété que le père ne devait pas savoir, surtout pas : elle allait en parler avec son fils, simplement, posément, et ça resterait leur secret. Surtout, être ferme : ce n’est pas normal. Bon, c’est vrai, ça peut arriver à l’adolescence, mais c’est un passage.

(Quoi faire ? L’envoyer voir un médecin ?)

Elle est là, enlevant les draps sales de la machine, prête à aller les remettre sur les lits, ne sachant plus ce qu’elle fait, s’appuyant contre le mur gris, regardant vaguement les boîtes pour chiens posées au pied du congélateur. Elle secoue la tête. Elle a élevé ses deux fils pareil, y a pas de raison. Bon, c’est vrai, ils voulaient une fille quand il est né, et le père avait éructé à l’annonce du sexe « Merde, une quéquette ! »…

Elle s’accroche aux parois froides et blanches de la machine à laver qui vrombit, se voit dans la petite glace aux contours de plastique orange au-dessus de l’évier, se regarde, s’ignore, serre les dents (« C’est pas possible, c’est pas possible, c’est pas possible… »).

Elle traverse à nouveau le couloir de carrelage blanc aux jointures grises, tête baissée dans sa jupe bleu marine à plis, ferme la porte de sa chambre, et le dos appuyé contre l’armoire de bois laqué, reprend le petit carnet. Elle s’irrite de la répétition à toutes les lignes de ce prénom qui fait rêver son fils, émerveillé de pouvoir chaque jour regarder dans les yeux ce garçon au nez droit et aux yeux en amande, qui lui accorde une attention affectueuse, tendre, amoureuse.

Légèrement, contre l’armoire, elle ferme les yeux, penche sa tête en arrière, détend sa nuque, relâche ses épaules. Elle se sent vulnérable à cet instant.

Elle passe des yeux las sur Les oiseaux se cachent pour mourir, ce livre qui fait corps avec sa table de chevet depuis tant d’années qu’il y est posé. Ses mâchoires se durcissent, ses doigts cornent les pages. Tournant le dos à la porte, elle relit les emportements lyriques, les doutes et questionnements au ton mièvre et enflammé. Résignée, elle soupire en priant pour que son mari ne l’apprenne jamais, du moins le plus tard possible. Résignée, elle cache le carnet sous la pile de ses petites culottes blanches.

*

… Bref, n’en pouvant plus (« J’ai trente ans, je vais pas me cacher toute ma vie »), il décide un soir de mettre les choses sur la table. Son père le voit venir, et le laisse mariner. Il tourne en rond, ne veut surtout pas formuler « J’ai quelque chose à vous dire : j’suis homosexuel. » Alors il demande à sa mère de leur apporter du cognac. Il en profite pour éteindre la grande lumière blafarde de la cuisine et allume celle, plus feutrée, qui adoucira, peut-être, la scène d’aveux à laquelle il s’est brusquement décidé.

La mère revient, blême. Elle a deviné. Mais il ne peut plus faire marche arrière et tous trois l’ont compris. Elle pose doucement les verres à cognac devant eux et, les lèvres serrées, la gorge sèche, se met en retrait. Le père boit un premier verre, cul sec, puis se ressert. Il attend, le menton levé, que son fils parle.

— Tu te souviens, quand j’avais 18 ans, tu as dit : « Si un de mes fils est pédé, il prend la porte ! »…

— Oui, j’m’en souviens très bien. C’est vrai que je pouvais pas les voir, mais depuis j’ai changé. Et j’ai vu tes copains : y en a deux ou trois qui sont homos… Hé oui, j’ai l’œil ! Et tu vois, ils m’ont paru très bien, ils ont même plus la tête sur les épaules que certains autres zozos que tu m’as présentés…

Son regard se fait haut, interrogateur. On y est.

— Ben moi, ma question à l’époque c’était : « Et comment je fais, alors ? Je ferme ma gueule ? »

*

Voilà, c’est dit. Le fils scrute ce profil de chasseur, qui renifle, les yeux brillants, embués d’une émotion empreinte d’une sorte de fierté.

— Eh ben j’vais t’dire… Ça fait longtemps qu’j’le sais, et j’t’ai jamais rien dit parce que c’était à toi d’m’en parler. Et tu vois, j’avais compris et ça a rien changé. T’es mon fils, et [silence, sa voix s’étrangle] j’taime… 

La mère ouvre de grands yeux ! Il la défie du regard, hochant la tête.

— Tu vois ! J’suis pas aussi con qu’j’en ai l’air !… Ouais ouais… J’t’ai vue v’nir plusieurs fois va… À la télé quand ils parlaient du Pacs je faisais exprès de critiquer, et toi : « Oh, mais c’est pas d’leur faute, ils sont comme ça » et patati et patalère. Alors que, m’raconte pas d’histoires, toi aussi t’étais contre. Donc, si tu changeais d’avis, c’est qu’y avait un truc…

Elle leur sert un sourire étonné, des larmes coulent sur ses joues, l’émotion est palpable. Après un silence, l’œil vif, comme pas peu fier de lui, se tournant vers son fils qui n’ose pas sourire devant cette drôle de scène, le père poursuit son argumentaire.

— Et toi, quand on vient chez toi, y a des fleurs, des beaux objets, et pis t’écris des poèmes et tout et tout. Alors bon, au bout d’un moment…

Le jeune homme souligne mais sans insister que ce sont des clichés.

— Ouais ouais, j’suis p’têt’ pas un intello, moi, mais j’vois clair. En tout cas, ma seule peur, ça j’peux t’l’avouer, c’était qu’tu deviennes une folle tordue. J’suis fier de c’que t’es dev’nu. T’es très bien comme t’es. Change pas…

Il se lève, se penche au-dessus de son fils qui ne bouge pas et l’entoure de ses bras. Il le serre très fort, tellement qu’il doit lui demander d’arrêter en laissant échapper un cri rieur.

Lorsque le père disparaît dans l’embrasure de la porte, la mère ne dit mot, les plis du front fermés, comme consternée. Les yeux ronds, interdit, il soupçonne mais sans comprendre pourquoi qu’elle n’est pas soulagée, comme lui l’est enfin…

La voix claire, il lui lance que la comédie a assez duré, et que, « quand même », il ne va pas cacher son amant dans le placard chaque fois qu’ils viennent lui rendre visite ! Et elle, pliant machinalement les serviettes de table, le regard crispé, la bouche pincée : « Et pourquoi pas ?… »

*

Le lendemain soir, sans mot dire, elle le conduit à la gare. Sur le quai, elle regarde venir le train, incapable d’exprimer quoi que ce soit… Lorsqu’il pose le pied sur la marche du wagon, elle lui attrape les épaules et lui marmonne : « Je t’aime. »

Dans l’encadrement carré du hublot, il voit la silhouette s’éloigner. Il devine les larmes de la femme, à qui il sourit à peine. Le ciel, d’un mauve attachant, affiche une sérénité joviale.

 

Stéphane Darnat

 
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