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28 octobre 2006

Un homme, un vrai

Je ne me souviens pas de la première fois où j’y suis allé. J’avais dû hésiter parce que quelques semaines plus tôt en passant dans le quartier et en pensant que là, la nuit, des mecs se tripotaient entre les bagnoles, je m’étais tordu la cheville… Peut-être que je n’avais pas envie de goûter à ces plaisirs nocturnes ? Ou plutôt : je n’étais pas sûr d’y éprouver du plaisir. On n’est jamais vraiment fier de marcher la nuit sur le pavé humide en essayant vaguement de se faire croire qu’on résiste sans comprendre pourquoi à ce type d’envie…

Chaque fois, les mêmes mouvements : passer sur le pont et jeter un coup d’œil en contrebas, observer les ombres, contourner le bâtiment, descendre lentement l’escalier, faire une pause, avancer discrètement la tête et repérer, entre les voitures, un mec à genoux avec, sur sa nuque, une main qui l’active. Allumer une cigarette, prendre un air dégagé puis se faufiler entre les mecs.


Combien de fois me suis-je agenouillé ? La brutalité me fascinait… Les va-et-vient bestiaux, je les suscitais pour mieux adoucir le type qui toujours semblait s’étonner d’être ainsi à vif sous ma langue. Je prenais leurs fesses dans mes mains, conduisais le mouvement, chaque râle proféré était une petite victoire.

Combien furent délicats, tendres ? Un seul. Je n’avais d’ailleurs pas compris qu’il fût là, son allure de cow-boy semblant faite pour aimer les poitrines des femmes. Encore un cliché, car tous ceux que j’ai croisés ces nuits-là se cachaient bien d’aimer les hommes. Et c’est ce que j’étais venu chercher, n’est-ce pas ?

Je le sus un soir, à la nuit tombée, par hasard. Je rentrais, le coin de drague était sur mon trajet et en y passant j’ai aperçu deux ou trois mecs qui me mataient de loin. Je ne peux pas dire pourquoi mais, moi dont l’allure est celle d’un rêveur la tête penchée les yeux vers les étoiles, au fur et à mesure que je frôlais la frontière de cet espace interdit je relevais les épaules, bombais le torse, le cou en avant et l’air mal aimable, genre « j’suis pas un pédé ». Clint Eastwood aurait pu me mettre une tape sur l’épaule et me reconnaître comme l’un des siens… Démarche défensive qui, aussitôt passé le pont, s’atténua, je repris mon pas fluide et lent. Ainsi donc j’étais venu ici vérifier que j’étais bien un homme et que c’était le même que moi que je cherchais. Il en aura fallu des pipes, des tapes sur le cul, des insultes et des histoires abracadabrantes pour accepter d’en être.

Ainsi, je me retrouvais dans cette position paradoxale et peut-être plus courante qu’il n’y paraît d’être un pédé homophobe : dans les rues du Marais parisien, je regardais les folles de travers et ricanais en pensant « Regarde-moi celle-là, eh beh elle est belle, tiens ! Et l’autre, là, avec son p’tit chien et son short ras du cul, ah beh elle est mignonne… 20/20 !!! » Je riais souvent tout seul de cette ironie-là, me moquant pour le plaisir car en fait je me foutais bien de tout ce tra-la-la, sorte de folklore local… Mais bon, ça n’arrangeait pas mes affaires : moi, je voulais un homme, un vrai, alors du coup, à part la chasse aux hétéros je ne voyais pas bien quoi faire, d’autant que c’était pas spécialement un hétéro qui me faisait envie (je n’avais pas la prétention d’être l’exception qui confirmerait la règle), non, juste un bonhomme, un peu viril quoi, et qui aime les hommes, ça devait bien exister merde !…

Tout de même, quand j’y repense, juste pour rencontrer mon rêve, il m’est arrivé d’être champion du monde de mise en danger de soi…

 

Il devait être deux heures du matin. Je rentrais fin bourré d’une soirée où je m’étais comme d’hab’ passablement emmerdé. Pas dans l’ambiance, soupirant, ne riant d’aucune blague, n’appréciant même pas le vin, songeur, râleur. Soulagé de partir, je m’étais fait la remarque que le coin de drague n’était pas loin et j’avais souri de résister à cette fausse tentation, décidé à rentrer. J’approchais de ma rue, titubant, quand je croisais un type grand, brun, la peau mate, en jogging Adidas, l’air voyou, qui fit demi-tour et me demanda une cigarette, ajoutant : « Tu peux m’sucer si tu veux… » Tu parles si je voulais ! Alors je l’invitai chez moi. Mon Dieu j’étais ivre mort, à poil dans mon lit, sur le dos, les pattes en l’air et tout ce que ce mec faisait c’était cracher sur mon cul pour me la mettre… Je crois qu’il ne s’est rien passé. En tout cas je me suis réveillé avec une casquette épouvantable (mais pas mal au cul), seul dans mon lit et les oiseaux qui chantaient.

Je n’étais bien sûr pas fier, mais on s’habitue à ce type de conneries. L’air atone et le visage froissé, le corps flasque et le cerveau pétri de culpabilité, je fis du café et appuyai sur la touche radio du poste, sauf qu’il n’y avait plus de poste. Mon sac bleu auquel je tenais tant, même s’il faisait étudiant attardé, n’était plus sur sa chaise. Et divers objets posés sur mon bureau n’y figuraient plus. Je suis resté silencieux, le mot honte n’ayant plus assez de sens pour décrire l’état d’ahurissement qui était le mien. Je me suis juste formulé que je ne reverrai jamais mes affaires, mais que le type, je le recroiserai tôt ou tard et que je me débrouillerai, ce jour-là, pour qu’il n’emporte pas tout ça au Paradis. On peut toujours rêver… L’idée de vengeance structure, apaise la réalité, peut-être…

Cette histoire m’avait calmé, mais ne n’avait pas empêché de retourner me faire tripoter la nuit par des mecs qui parfois m’appelaient d’un prénom de fille… Deux mois plus tard, une nuit, je rentre de je ne sais quelle soirée, pour une fois à peu près clair, et quelques mètres avant ma rue je croise un type assez baraqué, la peau mate, sexy dans son jogging Adidas et titubant franchement. Je ralentis, d’un pas hésitant me retourne, et le rattrape. Je le tchatche, lui dis que je peux lui offrir un verre s’il veut, il me répond sèchement qu’il n’est pas pédé… « Oh ça va ! Moi non plus… »

On a juste passé le hall de l’immeuble que le mec m’attrape dans le coin et me pince le cul, prêt à sortir sa bite. Je le calme et lui murmure « doucement, on a le temps, on va boire un coup avant », le temps de décider quoi faire… Arrivés chez moi, dans ce grand couloir jaune parsemé de photos noir et blanc grand format, le grand baraqué a un mouvement de recul : malgré l’alcool, ça lui dit quelque chose ici… Mais il veut baiser. Il va direct dans la chambre ; je le suis, limite en sueur. Il s’allonge sur le lit, son sexe est déjà gonflé sous le tissu brillant. Il fanfaronne : « Tu vas voir c’que tu vas prendre !… »

Il veut que je le suce, tout de suite, mais avant il précise : « Moi, j’suis hétéro, alors si tu veux m’sucer, faut payer. » Ok… Il veut mille balles, le mec… Non seulement je ne les ai évidemment pas mais surtout je compte bien me le taper gratos. Surtout, je ne sais pas encore comment je vais faire, mais je me mets au défi qu’il va repartir d’ici avec l’idée de ce que se venger veut dire. Dans le bureau je remue des pièces de monnaie dans une tasse à café et lui gueule que les mille balles je ne les ai pas tout à fait, l’autre répond que ça ira, veut l’argent, ce à quoi je lui rétorque d’un air assuré : « Tu me baises et je te paye. » Marché conclu…

Je le déshabille. Doucement, langoureusement. Affalé sur la couette, il bande dur, c’est beau à voir. Ce soir, mon grand, c’est moi qui vais te baiser, au propre comme au figuré. Alors, puisque t’es aussi hétéro que moi, c’est toi qui vas me sucer d’abord : après tout, le client est reine… J’enlève mes fringues vite fait, m’allonge à ses côtés, et lui fais signe qu’il faut commencer par mettre sa bouche sur ma queue, sinon c’est d’la triche… Le mec refuse tout net : « Je suis pas pédé. » Réponse adaptée : « Ok ben tant pis, rentre chez toi ! Ciao… » Alors l’air embêté, regardant autour de lui tout en se grattant la tête (« T’inquiète, personne te voit… »), puis fixant ma queue qui monte, il fronce les sourcils genre « je vais quand même pas sucer un mec ! »… Mais mon sourire est narquois : je ne céderai pas sur mon désir et il le comprend. Alors il se penche au-dessus de moi, soupirant, me tendant son cul poilu, rond et ferme pour que je le caresse en même temps… Il s’active, d’abord timidement, puis rapidement, enfin frénétiquement… Il aimait ça et il l’ignorait ! Sauf que je mets un temps fou à jouir, et comme il est payé pour, il en fait son challenge !…

Le pire dans l’histoire, c’est que quand c’est enfin arrivé, il est tout content, me prend dans ses bras tendrement et fume une cigarette, tel un cow-boy… J’en aurais presque renoncé à ma vengeance ! Mais ce soir-là, la pute c’était moi… Le regard amoureux, il me réclame du vin : je me lève, tout mignon que je suis, et en quittant le lit remarque ses santiagues en serpent. Très viril ce genre de trucs… Comme instinctivement, je les prends en douce et vais les cacher sous l’évier de la cuisine où, préparant deux verres de vin rouge, je décide qu’il va repartir sans. Pieds nus. Et vu que dans l’état où il est, aucun taxi ne voudra le prendre, il est pas rendu chez lui le gars…

Je reviens auprès de lui, et ce con se met à me parler de sa femme, de son désir pour les mecs, lui qui doit faire semblant de ne pas les aimer et qui en a tabassés plus d’un… J’écoute, hoche la tête, me love contre son torse. Silence… Il veut remettre ça – il a donc aimé, le bougre ! – mais il est tard, je préfère en rester là : « Tu comprends qu’à mille balles la pipe… » Il me demande ses sous. Dans le bureau, sans bruit je vais déchirer une revue dont je plie les pages en forme de billets que je glisse dans ma main, fier mais pas sûr de ma stratégie…

Revêtu de son jogging Adidas, le beau ténébreux demande ses bottes : « Elles sont sur le palier, pourquoi ?… » Arrivés devant la porte, je lui tends la liasse de papier qu’heureusement il met dans sa poche sans vérifier… Sourde effervescence intérieure… J’ouvre la porte, et l’autre, tout de même un peu méfiant, ne sort que le bout de son nez. Il n’a pas le temps de réagir que violemment je le pousse dehors !

Mon Dieu, il est plus grand et d’une force ! On est là dans l’entrée à se battre ! La panique de prendre une raclée me fait trouver l’énergie de le bousculer aussi vite que possible pour, dès que j’aperçois ses deux pieds en chaussettes de tennis sur le pallier, claquer la porte et bloquer le verrou… Je me retourne dos contre la porte, soupire, haletant…  Je souris… Et retrouvant ma respiration je gueule : « Souviens-toi de ce que tu m’as piqué y a deux mois, connard ! Et rentre pieds nus chez ta grosse ! »

L’autre, tout penaud, se résout à descendre l’escalier. Dans la rue il se tourne vers moi qui ris au balcon. Les insultes fusent, de bas en haut : Pédé ! Salope, va ! Espèce de pute ! Sale tapette !, etc. « Oui, oui ! Bonne route !!! » Pour le narguer, je lui lance une des deux santiagues qui rebondit sur une bagnole et que je récupèrerai un moment après – il a quitté la rue les épaules courbées…

Alors, cette nuit-là, dans la pénombre du salon, à la seule lumière de la lune, je dépose la paire de bottes en serpent sur la table et, le buste gonflé, le sourire fier, les bras derrière la nuque, je m’affale sur ma chaise et croise les pieds sur la table, façon cow-boy…

Les santiagues, je les ai offertes à un ami qui les collectionne et qui m’a demandé, avec son accent italien : « Comment tou as ou ça, toi ? » Je fis mon mystérieux, il éclata de rire et en conclut que j’avais encore dû faire des trucs « pas yolis yolis » pour les obtenir, parce que vu la grande taille des tiagues sévèrement usées, le bonhomme à qui elles avaient appartenu, me dit-il, devait être « un homme, un vrai »…  

 

Stéphane Darnat

 
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