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29 octobre 2006

Les "Lettres" de Marcel Proust

Lecture des Lettres de Marcel Proust (1879-1922)

(Paris, Editions Plon, 2005)

Intervention à la Sorbonne dans le séminaire d'Antoine Compagnon sur la critique littéraire (mai 2005)

 

 

Cinq milles lettres de Proust avaient pu être réunies dans une précédente édition qui tenait en… vingt et un volumes, grâce à l’opiniâtreté et à la passion de ce chercheur de talent que fut Philippe Kolb, qui estimait que ce chiffre représentait à peine un vingtième de la correspondance que Proust a pu écrire. Une telle quantité s’explique par l’usage à l’époque des pneumatiques (l’équivalent de nos mails aujourd’hui), mais aussi par le fait que plusieurs distributions avaient lieu par jour, quand le courrier n’était pas porté par un domestique, ce qui favorisait un échange aussi soutenu.

Katherine Kolb et Françoise Leriche ont retenu pour cette édition de la Correspondance de Proust quelque 627 lettres, soit 10 % de la correspondance totale... Quatre critères ont permis de retenir ces lettres : les données sociologiques de l’époque (politique, histoire, milieu littéraire) ; la comédie humaine qui transparaît dans ces pages ; la formation esthétique et la réflexion théorique de Proust, et la genèse des œuvres ; les stratégies littéraires et éditoriales de Proust.

Que nous apporte cette correspondance de Proust ? « La collection privée se doit de se faire musée, faute de quoi elle frustre la collectivité » écrit Proust, cité par Katherine Kolb dans sa préface qui note : « Ces lettres dressent le portrait d’un mondain très présent dans la vie littéraire, cherchant à plaire et à séduire, habile à infléchir son style selon son interlocuteur. » Un tic constant cependant, relatif surtout aux critiques littéraires : Proust se montre volontiers déclaratif, sentimental, élogieux sur plusieurs paragraphes, avant de se révéler, le temps d’un dernier paragraphe, voire le temps d’un Nota bene ou d’un Post-scriptum, autoritaire, capricieux, imposant tel article, telle place dans telle revue, tel service à rendre, etc.

Ce sont, ainsi que l’affirme Françoise Leriche dans son introduction à l’édition, des pages « avec des réflexions amusées et souvent impertinentes sur les personnes qu’il connaissait », des lettres dont le montage dessine le portrait d’« un Proust possessif, jaloux (...) enfantin, vindicatif, faisant part de ses lectures, de ses impressions musicales ou esthétiques, donnant son avis sur la politique, bref, des lettres plus spontanées, plus vivantes (ce qui ne signifie pas plus “sincères”…) que les lettres “littéraires”, guindées et calculées ».

Enfin, et surtout, Proust réécrit des passages de la Recherche, qu’il commente et d’un point de vue littéraire et d’un point de vue éditorial – en argumentant par exemple sur la nécessité que tel livre se conclue sur telle phrase. On peut voir sa correspondance comme le travail du philologue qui annote, commente, justifie telle coupe, telle réécriture, telle clôture de chapitre. Ce sont donc des « lettres privées et utilitaires, à l’occasion de circonstances prosaïques ou mondaines, lettres souvent flatteuses et/ou intéressées (destinées à obtenir un service, à remercier, à refuser une invitation, à commenter l’actualité avec ses amis, à indiquer à un éditeur des corrections à faire, etc.) » (p. 14).

Ces lettres nous fournissent des informations historiques et politiques (l’affaire Dreyfus, la position de Proust et de ses interlocuteurs), et des indications d’ordre sociologique qui nous présentent dès lors un microcosme, celui de la critique littéraire où les auteurs se connaissaient, s’écrivaient, se concurrençaient.

La critique littéraire est celle d’un milieu parisien où l’on retrouve, donc, les noms de Allard, Barrès, Blum, Beaunier, Berl, Binet-Valmer, Boulenger, Daudet, Du Bos, Gide, Jaloux, Lemaître, Régnier, Rivière, Thibaudet… Un milieu de la critique littéraire pétri de compromissions, et Proust n’y échappe pas lui-même. Je n’entrerai cependant pas dans le courant de mon intervention sur ces amusements, car, comme Françoise Leriche, je ne peux que me référer à Bourdieu en constatant que, lettre après lettre, et c’est ici ce qui m’intéresse, Proust se positionne dans un champ littéraire en ce qu’il s’adapte à chacun de ses interlocuteurs qu’il connaît très bien : « (productions, institutions, rapports de forces entre groupes, rivalités éditoriales, etc.) (...) [Proust] sait choisir la place qu’il veut y occuper et mettre en œuvre la stratégie nécessaire pour s’y faire publier et reconnaître. »

 


I - La critique littéraire comme art

J’ouvrirai cette première partie sur la critique par une anecdote en forme de boutade et sur la question : « Qui sait lire ? » Cette question, c’est à son ami d’enfance Robert Dreyfus, historien et journaliste, que Proust la pose dans la lettre 189 datée de juin 1906, alors que vient de paraître dans Le Figaro  un article de Beaunier, critique littéraire et romancier, sur Sésame et les Lys. « C’est du reste, écrit Proust, une chose effrayante et qui montre à quel point on se désintéresse de toute littérature de voir à quel point les plus intelligents de nos contemporains et à plus forte raison les autres sont incapables de lire, même le journal. » Ironie de la question « Qui sait lire ? » : il ne s’agit pas ici de lire au sens interprétatif, simplement Proust est vexé que ses amis, y compris Reynaldo Hahn, n’aient pas vu cet article sur Sésame et les Lys dans le journal ! Personne ne lui en a parlé, il a fait un sondage auprès de ses amis lecteurs les plus assidus du Figaro : c’est tout juste si on ne lui dit pas qu’il n’y avait aucun article, qu’il a rêvé…

 

Sur la réception critique : « Qui sait lire ? »

Plus sérieusement, concernant la réception critique, Proust est généralement élogieux, il en fait même des tonnes sans que sa sincérité ne puisse être pour autant mise en doute. Ainsi, dans la lettre 561 datée de septembre 1921 adressée à Roger Allard, poète, critique d’art et critique littéraire, qu’il tient à « remercier de [son] article [un compte rendu paru dans la NRF sur le Côté des Guermantes II - Sodome et Gomorrhe] », il déclare : « C’est un grand plaisir d’être compris d’une façon si profonde, jusque dans ses moindres intentions. Je n’aurais moi-même pas su si bien dire (…) vous avez appliqué à mes récits une intelligence si profondément investigatrice. »

On remarque d’emblée que lorsque l’article est élogieux, Proust n’entre pas dans le détail du sujet, simplement il remercie avec excès. Cependant, il prend toujours soin de répondre sur un mode argumentatif très développé à ses détracteurs, non de manière agressive, loin de là, plutôt avec sérénité. Surtout, ces lettres sont l’occasion d’en savoir plus sur la conception qu’il a de son activité littéraire, et sur ses conditions de travail.

Ainsi, dans la lettre 371, datée de janvier 1914, adressée à Henri Ghéon (poète, romancier, auteur dramatique et critique littéraire), il reprend le critique sur un article paru à la NRF sur l’ensemble de Du côté de chez Swann qualifié d’« œuvre de loisir », sous-entendu qu’il faut avoir du temps pour écrire tout cela, qu’il faut n’avoir que cela à faire… Proust lui explique que, très malade, il a justement peu de loisirs, et que son activité est sérieuse, qu’elle se fonde sur un projet : écrire « un ouvrage qui a pour objet de montrer les positions diverses que prennent par rapport à un autre un certain nombre de personnes au cours de la vie, de faire pour la psychologie, ce que ferait un géomètre qui passerait de la géométrie plane à la géométrie dans l’espace, de faire veux-je dire de la psychologie dans le Temps ».

Toujours, Proust reprend mot à mot le critique puis se cite lui-même mot à mot pour asséner au critique une sorte de morale sur « comment lire ? », « qu’est-ce que lire ? », et surtout « qu’est-ce qu’écrire ? ».

Il en tirera au fil des années un lien cordial puis d’affection avec de nombreux critiques à qui il pourra davantage se confier, notamment en terminant quasiment chacune de ses lettres – c’est là chez lui une sorte de leitmotiv – par : « Je suis trop fatigué pour continuer cette lettre, il me semble que j’en ai assez dit. » On sent chaque fois une sorte d’épuisement chez Proust à n’être pas toujours compris comme il l’aurait voulu, un agacement à toujours devoir s’expliquer, argumenter sans passion mais par nécessité, avec un sens de l’équité et de l’éthique qu’il place au-dessus de toute correspondance. Ainsi, entre familiarité maîtrisée et tentative de convaincre, Proust se révèle soucieux d’une démarche de lecture.

Je voudrais citer un passage d’une des plus belles lettres que contient ce recueil de correspondance. Elle est de Jacques Rivière, qui revient souvent dans ces pages, c’est la 610 datée de juillet 1922. Rivière vient de lire les épreuves de Sodome et Gomorrhe et tandis qu’il va s’appliquer à déterminer le style proustien et son rapport aux choses, il va surtout lui écrire une magnifique critique qui ne paraîtra pas en revue. C’est aussi la richesse de ce type de publication : découvrir que les plus belles critiques n’étaient pas destinées à paraître.

Dans cette lettre, Jacques Rivière se dit frappé de ce que Proust a une approche des choses par le récit qui fait de son style une méthode picturale : « [Ce] qui m’est apparu pour la première fois, c’est votre relation avec le mouvement cubiste, et plus profondément votre profonde immersion dans la réalité esthétique contemporaine (…). Jamais encore on n’était arrivé à une pareille identification avec l’objet. (…) Jamais les choses dites n’avaient été éclairées sous autant de jours différents ; –  au point sans doute qu’elles semblent se défaire, qu’elles se déferaient si le mouvement, la continuation implacable de votre récit n’assurait leur construction. C’est la vie même ! Avec son incoordination foncière et sa paradoxale unité. Vous êtes le premier homme qui se soit assoupli, étendu à sa mesure, qui l’ait suivie jusqu’en ses extrémités, qui ait donné corps à ce qu’elle a de minutieux. (…) Voici ma critique, la seule vraiment que je réussisse à puiser en moi. » Et de conclure : « De toutes ces pages je vous suis reconnaissant bien plus que de tous les services que vous m’avez jamais rendus. Elles m’apportent une nourriture infiniment plus précieuse que la matérielle. Merci ! »

À Paul Souday, qui avait fait paraître dans Le Temps un article sur le Côté des Guermantes Proust adresse une lettre datée de novembre 1920 (la 525) : « J’ai eu, il y a 3 ou 4 jours, ce qu’on appelle “un mauvais Souday”. » Si Proust se permet ce tour mi-moqueur mi-amusé, condescendant mais presque affectueux, c’est qu’il a une dette paradoxale envers le critique du Temps. En effet, c’est son article sur Swann paru en décembre 1913 où il reprochait à Proust d’avoir écrit, je cite, « 520 pages pleines de fautes de grammaire sur des souvenirs d’enfance insignifiants » mais où il reconnaissait « la sensibilité et l’imagination de l’auteur », qui a peut-être contribué au revirement du groupe NRF et décidé Gide à lire sérieusement le roman qu’il avait d’abord dédaigné.

Enfin, s’il y a la critique littéraire, qui suit la parution d’un livre, il en existe une qui précède sa publication, qui est celle faite par les lecteurs des maisons d’édition qui rendent à l’éditeur un compte rendu critique du manuscrit. Ainsi, sur la réception de son œuvre, la plus belle lettre qu’il ait jamais reçue est d’ordre éditorial mais aussi littéraire, il s’agit de la lettre qu’André Gide lui adressa en janvier 1914 à propos de Du côté de chez Swann : « Depuis quelques jours je ne quitte plus votre livre. Hélas ! pourquoi faut-il qu’il me soit si douloureux de tant l’aimer ?... Le refus de ce livre restera la plus grave erreur de la NRF , et (car j’ai cette honte d’en être beaucoup responsable) l’un des regrets, des remords, les plus cuisants de ma vie. (…) Et maintenant que je vous lis, il ne me suffit plus d’aimer ce livre ; je sens que je m’éprends, pour lui et pour vous, d’une sorte d’affection, d’admiration, de prédilection singulières… »

Cette confession de l’écrivain rappelle que Proust, s’il est très méfiant du monde des lettres, n’a pour les critiques aucune condescendance. Au contraire, il les considère comme des hommes de lettres, sur un pied d’égalité avec les écrivains, et donc prêts à débattre de littérature.

Alors que la critique littéraire est riche d’analyses textuelles, l’échange épistolaire se révèle pourtant à la lecture plus abondant que ces publications en ce que les auteurs débattent longuement, non pas plus librement, mais comme en aparté. Conversations de salons où se prolonge, se contredit et se développe le commentaire de texte.

 

Le commentaire de texte : querelles autour de Flaubert et Baudelaire

Les deux auteurs qui font l’objet de ces débats sont essentiellement Baudelaire et Flaubert, dont les critiques s’essayent chacun dans un style singulier à brosser un portrait. Proust se pose dans ce débat en juge, en spécialiste.

Ainsi, dans une lettre datée de juillet 1922 (la lettre 612), adressée à Charles Du Bos qui vient de publier Approximations chez Plon et qui contient un chapitre intitulé « Méditations sur la vie de Baudelaire » : « Je ne peux rien dire contre cet étonnant Baudelaire. Je sais bien que j’aime en général qu’on évite le précieux (c’est trop dire) dans l’abstrait, comme tout ce qui dérive de votre “incompatibilité” de Baudelaire avec la vie. Cela m’a fait penser à certaines critiques que je m’étais permis d’adresser à Rivière sur son Rimbaud. Mais (…) est-ce parce que je ne connais pas Rimbaud et que je connais Baudelaire, son Rimbaud ne me semble nullement vivre comme votre Baudelaire, vraie figure de Michel-Ange dans notre siècle. »

Proust avait déjà entamé son commentaire sur Baudelaire avec Jacques Boulenger qui, dans un article paru dans L’Opinion d’avril 1921, « Le Dandysme de Baudelaire », écrivait à propos des Journaux intimes : « Baudelaire pense très pauvrement, quoique très prétentieusement. » De manière presque peinée, Proust rétorque : « Vous trouvez qu’il n’y a pas de pensée dans les vers de Baudelaire. Mon opinion est tout opposée, et j’espère que si je la soutiens un jour dans la NRF , vous ne serez pas fâché que je vous contredise là-dessus. » Si Proust reste modéré sur le poète, il n’en est pas moins virulent ou plutôt autoritaire, dogmatique et passionné dès qu’il s’agit de Flaubert dont il pose comme essentielle la technique des niveaux de langage adaptés aux personnages, procédé qui inclut dès lors un manquement éditorial : admettre dans les pages d’un livre des fautes de grammaire.

Dans sa « Lettre ouverte » à Jacques Boulenger, la 556 datée d’août 1921 (qui sera reprise pour partie dans les Réflexions sur la critique de Thibaudet), Proust ne comprend pas qu’on reproche à Homais, le pharmacien de Madame Bovary, de faire des fautes de français. Il argumente ainsi, avec logique : « Mais un personnage doit-il parler comme l’auteur ? Les servantes de Molière s’expriment-elles comme Alceste. (…) D’autant plus que lorsque [Flaubert] fait des fautes de français, c’est pour obtenir un effet de continuité. » Proust prône donc une cohérence grammaticale qui reste à distinguer des coquilles éditoriales.

Proche de Flaubert, Proust est dans la recherche de la vérité, comme on le verra tout à l’heure, dans la recherche exacte d’une cohérence littéraire et ontologique, puisque lui-même écrira à Jacques Rivière en février 1941 (lettre 377), à propos de la Recherche  : « Mais cette évolution de la pensée, je n’ai pas voulu l’analyser abstraitement mais la recréer, la faire vivre. Je suis donc forcé de peindre des erreurs, sans croire devoir dire que je les tiens pour des erreurs ; tant pis pour moi si le lecteur croit que je les tiens pour la vérité. »

La critique n’est pas seulement conçue comme le compte rendu très affiné d’un livre dans lequel il serait discuté du style de l’auteur, des écrivains dont il se réclame ou de la composition du livre.

 

La critique littéraire, entre-deux genres littéraires

Proust et les critiques avec qui il discute du genre pensent que la critique n’a pas vocation à n’être pratiquée que de manière descriptive. Parce que les critiques sont aussi écrivains et/ou journalistes – qui publient dans des quotidiens ou dans des hebdomadaires dits grand public et pas seulement dans des revues plus spécialisées telles que la NRF –, ils voient l’exercice possible sous d’autres formes, comme la nécrologie romancée ou le pastiche – qui est une autre manière de roman.

. L’art du pastiche

Ainsi, dans une lettre de Jacques Rivière à Proust (lettre 545, datée d’avril 1921), on peut lire : « (…) combien il serait amusant d’avoir sur Reinach cette “nécrologie burlesque” dont vous parlez à Gaston [Gallimard] ; de tels portraits, que vous seul êtes capable de tracer (…) seraient pour centupler l’intérêt de la NRF , qui par moments, je le sens bien, se meut un peu dans le vide, un peu à part de la vie. (…) Car que peut-on offrir de mieux à un mort que de le faire revivre ? »

De même, à propos du pastiche dont Proust sera un auteur friand – soulignons qu’il aura par ailleurs, cette édition des Lettres le montre, du mal à faire publier ses Pastiches – il écrit à Jules Lemaître en mars 1909 (lettre 263) : « Permettez-moi de ne pas changer d’avis sur vos pastiches. Il importe si peu qu’un pastiche soit prolongé s’il contient les traits générateurs qui, en permettant au lecteur de multiplier à l’infini les ressemblances, dispensent l’auteur de les additionner ! » Le pastiche est donc considéré comme un genre qui entre dans l’hyper-genre qu’est la critique littéraire.

Le pastiche est aussi un clin d’œil. Proust qui remercie Souday dans une lettre de mai 1922 (la 596), conclut : « J’aurais aimé vous répondre quelque chose dans ce goût-ci [un article très bon mais surtout très long, ce qu’il voit comme une marque d’estime], où j’aurais pastiché un feuilleton de M. Souday. » L’hommage ici proposé de l’écrivain au critique appuie la conception de Proust de la critique littéraire qui ne saurait être considérée comme un sous-genre. Bien plus, Proust voit la critique comme une œuvre, à l’égal du roman.

. La critique : une œuvre, à l’égal du roman

Le style est pour Proust la marque d’un auteur, ce qui fait œuvre et qui, dès lors, donne à la critique littéraire son statut artistique. Ainsi, il remercie Marcel Boulenger en janvier 1920 pour un article consacré à La Recherche , « La noblesse magique » (paru dans Comoedia) où le critique se trompe dans son interprétation (la noblesse pour Proust n’a rien de magique, quand bien même elle serait fascinante de bêtise et d’insuffisance, elle est la classe à condamner). Pourquoi Proust dans cette lettre considère-t-il cette erreur pourtant importante comme négligeable ? C’est que Proust reconnaît au critique d’abord un style, qui est « si plein de poésie et d’esprit ». J’insiste : alors que le critique fait une interprétation erronée et presque grave, et sur le plan littéraire et sur le plan sociologique, Proust la lui passe comme il en serait d’un détail : le style du critique ici l’emporte.

Toujours à Jacques Rivière, dans une lettre datée de janvier 1920 (la 511), Proust élargit sa conception de la critique et n’hésite pas à parler d’œuvre, car là où il y a effort de style il y a création. À propos de « Marcel Proust et la tradition classique » (NRF du 1er février 1920), il fait à Rivière non pas l’éloge du contenu de l’article, mais l’éloge du style du critique : « [Il] s’agit seulement (seulement !), dans ma pensée, d’admiration pour votre œuvre et comme si elle avait pour objet un autre que moi. Il ne se passera pas si longtemps entre le moment où j’en ai “sondé les profondeurs” et celui où j’en jouirai, qu’il risque de m’arriver ce malheur des élèves qui savent si bien par cœur Racine, appris à un âge où ils ne pouvaient le comprendre, que plus tard, assez mûris, ils le connaissent depuis trop longtemps pour l’aimer. » Et Proust de conclure : « Cher ami j’ai peur pour vous. Si vraiment les chefs-d’œuvre seuls ont le privilège de se concilier un chœur consonnant d’ennemis, qu’allez-vous “prendre” ! Car le chef-d’œuvre, c’est votre article. »

Sur la critique littéraire, il écrit à Du Bos en 1922 à propos de son portrait de Baudelaire : « J’ai beau préférer une critique moins déductive, faisant appel à la simple impression laissée par la concordance de deux lectures, je dois dire que votre formidable et poignant et inhumain et si humain Baudelaire, réfute par la perfection d’une telle réalisation tout ce que je pourrais objecter. » Et à propos de quelques notes sur Baudelaire qu’il avait adressées à Rivière pour la NRF d’ajouter : « ce n’est rien à côté de vos magistrales constructions ».

L’article de critique littéraire c’est aussi un exercice de théorisation plus vaste – puisque des revues telles que la NRF permettent ces publications –, où l’auteur peut traiter de considérations générales à caractère philosophique, géopolitique, etc. Ainsi, Jacques Rivière publie en septembre 1919 dans la NRF un article sur la Russie soviétique, que Proust commente en reprenant Pascal : « Mais je veux vous dire que votre étude sur la décadence de la Liberté est admirable. Jamais vous n’avez rien écrit d’égal à cela. Quand dernièrement vous aviez l’air de “vous chercher”, “vous vous étiez trouvé”. »

Où l’on voit que la critique n’est pas simple commentaire, mais pensée en action qui vaut à l’égal du roman puisqu’elle parle de littérature, donc de la vie, la seule qui occupe véritablement nos auteurs.

 

II - La littérature comme critique littéraire

Pourquoi ce rapprochement entre critique et littérature, pourquoi cette même considération de statut générique ? C’est que, pour Proust et les critiques avec qui il converse, la critique doit emprunter à la littérature ses composantes, ses modes, ses effets – atemporalité, réflexion, fiction.

 

La critique littéraire comme fiction

Pourquoi, et c’est moi qui pose la question, pourrait-on considérer « la critique littéraire comme fiction » ? Proust aurait-il plus de plaisir à lire des articles de critique littéraire que des romans ? Non. J’entends par là que Proust conçoit la critique littéraire comme un art, un savoir-faire, qui ne doit pas se contenter du commentaire. D’où, comme on l’a vu plus haut, une praxis qui s’oriente plus du côté du pastiche. Je déplacerai l’accent : la critique littéraire a-t-elle une visée autre que le commentaire de texte ? Oui, selon Proust : elle vise à une transcendance rédactionnelle qui est pour lui « une recherche de la vérité » (lettre à Jacques Rivière datée de février 1914, la 377). Comme on le verra, la critique d’art doit être hors du temps, et pour cela, elle doit faire appel aux mêmes règles de composition que le roman.

. La critique d’art, hors du temps

« J’ai dit que la vie de Racine, de Pascal, de Tolstoï, de Maeterlink étaient en deux parties. C’est une idée qu me plaît. Et dès qu’un journal me prendra des articles si ce jour doit jamais venir, je ferai un article que j’appellerai : “Qu’une vie est belle qui commence par l’art et qui finit par la morale”. » Proust écrit cette déclaration enflammée à Maurice Barrès en mai 1904 (lettre 142). Il pose ici sa vision de l’œuvre d’art dont il poursuit : « Et puis je suis trop idéaliste (…) pour ne pas concevoir les œuvres d’art comme dans une certaine mesure hors du temps et indépendantes des admirations qu’elles suscitent et j’aurais scrupule à ne pas leur retirer la patine qu’ont déposée sur elles tant d’ardents regards. » On retrouve ici une conception proche de celle qu’il a du pastiche, qu’il considère comme une sorte de paradis perdu qui doit rappeler le parfum originel de l’œuvre à qui il est rendu hommage.

Ainsi, alors que dans une lettre adressée à Robert Dreyfus en mai 1908 (la 240) où il rappelle qu’un des grands chagrins d’Oscar Wilde fut la mort de Lucien Rubempré, Proust compare le portrait qui est, comme le pastiche ou la nécrologie, une variante de la critique littéraire, à l’art qui est « quelque chose de trop supérieur à la vie, telle que nous la jugeons par l’intelligence et la dépeignons dans la conversation, pour se contenter de la contrefaire ».

La critique littéraire comme le roman doit accéder à une forme d’atemporalité où seraient gommées les contingences anecdotiques du sujet. On notera au passage que, dans une lettre à Robert Dreyfus (la 264) qu’il félicite d’un article paru dans Le Figaro en mars 1909, Proust lui avoue avoir compris une chose essentielle : « L’insignifiance dans un sujet insignifiant est la marque de l’originalité vraie. »

. L’art de la composition

Parmi les convergences entre critique littéraire et roman, il y a la construction. Proust estime qu’aussi bien les articles de critique doivent, à la manière d’un roman, ne pas inventorier les intentions de l’auteur, mais tirer des « leçons de la vie ».

Cette conception selon laquelle seul le contenu compte et doit primer, aussi bien dans le roman que dans le compte rendu critique, on la retrouve dans la lettre adressée à Henri Ghéon en janvier 1914 (la 371) : « (...) je n’admets pas qu’on juge un auteur sur son dessein et non sur son livre ».

À sa recherche de vérité, Proust donne des arguments sur son art de la composition. Ainsi, de même que la Recherche donne au finale la révélation première par le trébuchement sur les pavés qu causent la remémoration et donnent à lire une lecture cyclique de l’œuvre, l’article de critique littéraire doit être conçu à la manière d’une révélation finale. Il explique cela en exposant à l’éditeur du Mercure de France, Alfred Valette, son projet de roman qui mêle fiction et critique littéraire, Contre Sainte-Beuve : « Le livre finit bien par une longue conversation sur Sainte-Beuve et sur l’esthétique (…) et quand on aura fini le livre, on verra (je le voudrais) que tout le roman n’est que la mise en œuvre des principes d’art émis dans cette dernière partie, sorte de préface si vous voulez mise à la fin. »

C’est donc bien la question du genre mis en œuvre par la composition que pointe régulièrement Proust, en creux mais de manière assidue : où l’on voit que, qu’il s’agisse de littérature ou de critique littéraire, l’interpénétration des deux genres est pour lui indispensable.

Cette conception est sans doute à l’origine de cette très riche correspondance partagée avec les critiques littéraires de l’entre-deux siècles. Conception qui pose avec acuité la question de la saisie du sujet par lui-même, c’est-à-dire la question du statut de la voix narrative.

 

L’énonciation ouvre le siècle

Les différents moi dont se compose un auteur / narrateur / personnage seront donc au cœur d’une sorte de polémique qui agitera la critique littéraire à l’endroit de Proust, la question du « Je » étant conjointement articulée sur la personnalité – confusion – de l’auteur, mais surtout sur celle de l’objectivité du narrateur.

. Sur le « Je »

Dans une lettre à Lucien Daudet datée de février 1907 (la 209), Proust radicalise sa conception du personnage et celle, plus large, de l’être : « La partie de nous-même qui vaut, dans les moments où elle vaut, est en dehors du temps. »

Pourtant flatté d’un article paru dans Le Figaro en novembre 1920, Proust se voit obligé de reprendre son auteur, Henry de Régnier, sur la distinction entre fiction et autobiographie car le critique a maladroitement qualifié La Recherche de « Mémoires » et de « Souvenirs ». Dans cette lettre (la 526), Proust explique s’agissant du narrateur que « le “Je” est une pure formule (…). » Il est obligé d’enfoncer le clou pour mieux dénoncer cette erreur par trop commise par les critiques : « Parce que je dis “Je” on croit que je suis subjectif. »

Dans une lettre à Paul Souday, la 525 datée de novembre 1920, Proust segmente son argumentation (il répond à un article) en trois parties : « 1° Vie ; 2° Littérature ; 3° Rapports de la critique littéraire avec la vie. » Il reproche par là à Souday d’avoir défini dans un article paru dans Le Temps son style comme « féminin ». Alors que Proust s’apprête à publier Sodome et Gomorrhe I, il craint l’amalgame entre fiction et autobiographie et conclut, avec panache : « De féminin à efféminé il n’y a qu’un pas. Ceux qui m’ont servi de témoins en duel vous diront si j’ai la mollesse des efféminés. »

La position de l’auteur se lit donc à l’endroit de son objectivité, qui va de paire avec un certain dédain dans la narration, ce qu’exprime Proust à Maurice Barrès dans une lettre de février 1906 (la 580) où il affirme que l’expression de la beauté n’est jamais tant réussie que lorsqu’elle est décrite sur le mode dédaigneux, voire sur celui de l’ennui. Il va plus loin, en arguant en faveur d’une alternance entre passage aux styles variés et passages stériles – de la même manière qu’il affirmait plus haut la nécessité dans la composition d’alterner intrigues secondaires et premières pour que la psychologie des personnages ressorte mieux, ait plus d’épaisseur.

. Sur la psychologie

Dans une lettre à Jacques Rivière – dont on peut noter qu’il est son correspondant le plus assidu avec lequel il discute de littérature et de critique littéraire – lettre datée du 29 avril 1919 (la 488), il explique qu’il tente de « donner (…) un aperçu des substructions et des étagements divers » de la psychologie de ses personnages. La psychologie est le mot de Proust, qui revient sans cesse dans ces pages pour expliquer le fondement de son œuvre, ou plutôt pour justifier de la composition de sa « recherche de la vérité » : la psychologie a un corollaire, le temps.

Ainsi, à Benjamin Crémieux, critique, romancier et traducteur qui rejoint le groupe de la NRF en 1920 et qui lui reproche certains anachronismes et certains hiatus temporels, Proust explicite la notion d’intervalle et a ce mot d’ordre : « Einsteinisons-le si vous voulez pour plus de commodité. » Le temps est le paramètre indispensable si l’on veut donner une forme aux personnages qui sont « en révolution dans le temps ».

Proust a une approche de la psychologie dans l’espace et le temps. Il écrit en avril 1919, toujours à Jacques Rivière (lettre 488) : « Une des choses que je cherche en écrivant (…), c’est de travailler sur plusieurs plans, de manière à éviter la psychologie plane. » Pour cela, il convient d’insérer différents fragments d’ordre secondaire dans une composition qui soutient les humeurs et changements des personnages premiers.

Cette considération du roman lui fera une réputation liée à un membre de sa famille, Henri Bergson, auprès de qui il s’excusera en 1922 (lettre 588) qu’à propos de son travail « on prononce sans rime ni raison les mots de “romans bergsoniens” ». S’il regrette notamment ce raccourci, c’est que Proust avait depuis longtemps échafaudé sa théorie sans qu’on n’ait besoin de la lier au prix Nobel de littérature. En 1888, il écrivait déjà à Robert Dreyfus (lettre 16) : « Je ne crois pas qu’un type est un caractère. Je crois que ce que nous croyons deviner d’un caractère n’est qu’un effet des associations d’idées. (…) Or parmi les différents messieurs dont je me compose, [il y a] le monsieur romanesque, dont j’écoute peu la voix (…). Je ne suis qu’un corps neutre. » Ce qui se jouait déjà dans cette vision de l’être, c’est l’énonciation : Proust choisit dans son roman le « Je » et non le « Il », choix éminemment judicieux mais périlleux, qui lui causera des désagréments que montre cette correspondance.

Entre fiction et autobiographie, il aura toujours à rappeler que l’auteur n’est pas le narrateur.

 

 

Conclusion

Sans doute qu’une des critiques les plus explicites que puisse recevoir un écrivain est la remise d’un prix. Ce fut le cas pour Proust qui reçut le Goncourt en décembre 1919 pour À l’ombre des jeunes filles en fleur.

Il écrit à cette occasion à Henry de Régnier (lettre 503) : « Ce fut comme un cadeau de jour de l’an que j’aurais reçu à Noël et une année où on ne croyait pas avoir d’Etrennes. (…) Certes il est très vrai comme l’a écrit je ne sais quel journal dans un article, pour le reste absurde, qu’il est fâcheux de recevoir des prix à un âge où on en décerne plutôt. »

Cette étrange frustration ressemble par bien des côtés à celle que Proust éprouva en tant que critique littéraire lui-même. Car si Proust chercha sa place dans ce milieu des lettres où il mit du temps à imposer sa perception de la psychologie du Temps, et surtout à faire distinguer auteur et narrateur, de même il n’eut pas une position claire vis-à-vis de son propre statut de critique littéraire. En 1903 déjà, il tenait sous le pseudonyme « Horatio » une chronique au Figaro intitulée « Salons ». Il supplia alors Gaston Calmette, journaliste et directeur de journal, de ne pas révéler son pseudonyme qui était, lui écrivit-il, « [son] secret ». Cette clandestinité est, il me semble, à rapprocher des moyens que se donna Proust, pour souterrainement faire paraître son œuvre et obtenir des articles de critiques littéraires.

Proust et la critique littéraire, donc. Dans cette édition qu’il faut lire absolument, avec délectation, une large place est faite aux lettres adressées aux éditeurs, aux journalistes et aux critiques littéraires, lettres qui font apparaître un Proust étonnamment moderne, ayant le sens de la publicité (la « réclame » comme on disait à l’époque), surveillant attentivement la diffusion de ses volumes, leur traduction, les articles écrits à son sujet.

Dans plusieurs de ces lettres l’auteur de la Recherche explique ses « intentions » et n’hésite pas à corriger les interprétations erronées qu’on fait de son œuvre, cherchant – de façon passablement autoritaire – à en contrôler la réception. Ainsi, paradoxalement, c’est dans ces lettres à caractère « professionnel » que se dessine le plus sûrement le « caractère » de l’individu biographique Marcel Proust : souple en apparence, mais foncièrement dominateur, d’une méfiance soupçonneuse jusqu’à la paranoïa, mais curieusement, facile à berner dès lors qu’on flatte son amour-propre. (Cf. Introduction, p. 20-21.)

Au-delà de ces questions biographiques ou sociologiques, et d’un point de vue plus littéraire, je dirai que dans cette correspondance Proust ouvre la voie à une réflexion qui occupera tout un pan de la recherche universitaire, à savoir le statut du sujet écrivant, question coïncidemment liée à celle du genre du récit. Je m’explique en citant Dominique Rabaté qui écrit, dans Vers une littérature de l’épuisement (José Corti, 1991) : « La voix narrative déborde de la fiction, elle l’envahit. Se prenant pour objet, elle scrute ses traces, conteste ses effets, se retourne sur et contre elle-même. Elle est objet et sujet, présence et absence, produit et production. » Cette idée d’un narrateur dont la voix habite la fiction au point de l’occuper tout à fait, je crois que c’est aussi ce que donnent à lire ces Lettres : un texte où Proust se met en scène, déguise sa voix selon le destinataire de la lettre, et trace son chemin vaille que vaille, pour finir à ses vœux, au bord de l’épuisement.

Enfin, je voudrais pour tout à fait conclure citer, à propos du souhait d’écrire un article de critique littéraire sur Léon Daudet, cet aveu énigmatique que Proust fit à Jacques Boulenger en novembre 1921 (lettre 569) : « Jamais je ne fais d’articles, [c’]est une blessure par où le reste de mon sang s’écoulerait. »

 

Stéphane Darnat

 
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