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04 novembre 2006

Dans les marges : les Éditions José Corti

medium_medicisNB4.5.gifEntre la porte d’entrée et la devanture de la librairie José Corti, les portraits de Gracq, Baudelaire, Nerval, discrets, comme incrustés dans la pierre. La porte d’entrée laisse voir un jour, le plancher recouvert d’une fine pellicule de poussière. Il n’y a pas, à proprement parler, d’atmosphère (qui serait monacale), plutôt quelque chose qui tient de l’aura.

Un regard circulaire en montant en descendant sur les étagères de bois donne à croire un arrêt, une suspension du temps, habitant, abritant des volumes d’un âge autre – ni archaïque ni ancestral. Impression de baigner, de glisser : le temps, matérialisé, s’incarne là, feutré, doux comme l’est ce tapis de livres aux couleurs ocre, beige, pourpre, vert émeraude, bleu vif… 

Librairie José Corti : comment dire l’esprit qui, ici, au 11, rue de Médicis, Paris VIe, persiste depuis plus de 70 ans ?…  Comment saisir cette rébellion, donnée comme le principe d’une maison d’édition qui, victorieusement tient un cap incertain, survit par et dans la permanence d’une intransigeance, d’un travail obstiné ? Une poétique éditoriale à l’œuvre… « Il y a des volumes qui sont tièdes encore sous les doigts comme une chair recrue d’amour, comme si le sang battait sous la peau fine, et aussi chaque nuit, dans le silence des grandes bibliothèques, il y a un livre glorieux dont vacille dans le noir et s’éteint pour toujours la petite lumière, mais qu’on le sache encore, comme nous parvient après des siècles la nouvelle de l’extinction d’une étoile. » (Julien Gracq)


Du haut de l’échelle de bois que des crochets maintiennent aux étagères harmonieusement saturées de livres, on aperçoit, devine le prolongement de la fontaine Médicis, au Jardin du Luxembourg. Ouaté, vertige. « Et puis, une boutique, cela n’impose guère. On entre, le manuscrit en bandoulière. » (José Corti)

medium_medicisNB2.7.gifLes livres qui s’articulent sur les épaisses tables de bois composent ici un tableau. Le portrait d’une mémoire. « Domaine Romantique », « Domaine français », collection « Ibériques », collection « Les Essais », « Le Nouveau Commerce », collection « Merveilleux », collection « Les Massicotés »… Une collection se crée par et dans une identité. S’y joue une subjectivité, contestable et toujours exemplaire. Se dit là une parole en quête d’une impossible clôture.

Être là où personne ne les attend. Le paradoxe comme mode d’être éditorial, littéraire, esthétique. Les toiles de couvertures comme tissées, dont on devine, si fines, les stries, les faibles interstices de papier. Bordures encadrées, couleurs orientales. Elles présentent en offrande des pages que le massicot a épargnées, des pages qu’il faut couper pour boire les mots qu’une typographie d’antan préserve. L’effet est celui de caresser, du doigt, des plumes aux teintes blanc cassé. Le geste de la main qui oblige à couper, à ouvrir les pages, rappelle que la lecture est une activité structurante. Des lecteurs, qui soupçonnent l’éditeur d’être radin ou paresseux, envoient des lettres d’insultes…

Travailler dans le noir, à la recherche d’ouvrages oubliés. « Chemin faisant, en route, pas perdu… – Chemin faisant route nulle pas perdu. » (Dominique Rabaté) La littérature, pour être reçue, nous vient d’hier, d’ailleurs. Ainsi les œuvres de Dickinson, Lacenaire, Le Fanu ou Burton sont-elles présentées comme des nouveautés… Publier comme l’on découvre le drap qui préserve une statue exposée : restituer, dévoiler. Les livres, disposés comme autant de dons, sacrés, le sont au titre de monuments qui survivent à leur époque. « Le rôle de l’éditeur : mettre à disposition des œuvres éternelles. » (Bertrand Fillaudeau)

 

medium_souvenirs-jose-corti.6.gifC’est au 6, rue de Clichy, qu’en 1925 il ouvre sa première librairie à Paris, où il portera le groupe des Surréalistes. En 1935, il s’installe au 11, rue de Médicis. En 1938, il publie Gracq (Au château d’Argol), sous son nom : naissent les Éditions José Corti, qui succèdent aux Éditions Surréalistes et qui ouvrent la voie à l’espace manquant : très vite, il publie Bachelard, Béguin… Il ne l’a pas voulu, mais ça s’est fait comme ça. Durant l’Occupation, il prend plaisir à publier des livres impensables : La Motte-Fouqué, un essai sur Proust… Il diffuse des ouvrages de la Résistance. Il publie des textes qui, clandestins, comme ceux du Capitaine Alexandre – René Char – fondent là l’obligation de résistance dont saura témoigner, au bas de chacune des couvertures, sa Rose des vents enlacée de ce défi éditorial : « Rien de commun »

Dans les années 1950, l’été, publiés chez des confrères, il écrit des livres pour enfants, des romans policiers, des romans à énigme qu’il signe d’un pseudonyme et qu’il s’autodédicace (« À José Corti »). Ses pseudonymes : Roch Santa Maria, Sidney O’Brien…

medium_vathek.6.gifPuis il édite des essayistes (l’École de Genève : Poulet, Raymond, Rousset…), la critique de la conscience (Bachelard). Mais aussi : Caillois, le premier Blanchot, des textes épuisés de Balzac et autres folies… Il crée la collection « Romantique » : il signe d’un pseudonyme la préface de Vathek, qu’il tient à faire découvrir. Il entérine ainsi son engagement littéraire, critique et éditorial. — Alors (grand paraphe élégant de sa pipe dans l’air, comme du plumet d’un feutre), alors je lui ai dit en lui montrant la porte : « Monsieur, serviteur !… » Le dos voûté, le regard vif, l’urbanité parfaite, parlant un français qui tient du clavecin et du fleuret : José Corti debout sur le rivage de ses livres, dans l’éclat de sa vieillesse princière. (Christian Hubin)

Il s’éteint le soir de Noël 1984.

Alors qu’il menait une politique éditoriale prudente, son bras droit, son fils spirituel et successeur, Bertrand Fillaudeau, sera passé par une période de développement accru, en augmentant les tirages dont l’effet s’entendra sur la durée – car la réception des œuvres, la reconnaissance des auteurs imposent une attente. L’effet est de pratiquer une lecture défensive des manuscrits reçus : pour perpétuer dans les marges un souci d’exigence. Et conserver un chiffre d’affaires que d’aucuns jugeraient insignifiant, et pourtant suffisant pour émettre ses propres réserves. « Un sacrement oublié sur la liste : être naufragé » (Roberto Juarroz). Toujours, poursuivre… 

 

medium_eloge-betise.gifBertrand Fillaudeau. Sa parole est comme enlevée, ailleurs. Il lève les yeux, qui font un tour sur eux-mêmes, se tient la barbe, sourcils courbés, légers comme sautillant : il est de ces hommes qui, rares, reçoivent la parole de l’autre dans une exacte attention, écoutent un dire qui vient être partagé. Ses réponses sont brèves, toujours essentielles. Parce qu’il vit le concret et le transmet par et dans la transparence, la simplicité avec laquelle il délivre un savoir oblige l’écoutant à une posture singulière, à une vigilance aiguë. La main passe sur des papiers qui recouvrent, tapissent de sens, d’inquiétudes et de plaisirs le bureau de bois.  Lorsque, le soir, il ferme le rideau de sa librairie, le sac en bandoulière, Bertrand Fillaudeau semble déjà investi des soucis du lendemain, que rattrape un rire chaleureusement atténué. Il travaille dans l’ombre, comme s’il ignorait ce que le nom qu’il porte appelle d’admiration pudique.

 

medium_sommeil.gifFabienne Raphoz-Fillaudeau. Le verbe est lyrique, généreux, le geste enthousiaste, épris des mots, pris dans les mots. Comme d’un idéal toujours recommencé – un principe éditorial – Fabienne Raphoz-Fillaudeau a fait du paradoxe son moteur, son énergie : comme une figure qui, poétique, se donne dans le désir obstiné d’être là où on ne l’attend pas – la revendication sonne comme une devise.  Comme en quête d’une parole qui s’inscrirait là, en creux, l’élan ancestral qui possède, habite Fabienne Raphoz-Fillaudeau, marque le livre de sa présence, comme de l’effleurement d’une trace : collection « Merveilleux », couleur bleu vif. Tentative de totalisation de tous les savoirs : iconographies, postface, biographie et bibliographie accompagnent autant que faire se peut ces textes qu’elle porte comme une parole que l’urgence réclame. Blanc de page, pour que l’encadrement du texte dise sa rareté.

 

medium_judas.gifLes noms et portraits de ceux qu’ils éditent sont comme proclamés, dénoncés oubliés de l’histoire littéraire, rehaussés au rang d’inclassables. Ils chantent leur plainte, philosophent leur expérience, riment leurs galéjades. Comme des voix qui, joyeuses d’outre-tombe, témoins de l’Enfer, placent la poésie au cœur de la folie, de leur sang. « J’attends d’un auteur qu’il partage avec moi son dire, non qu’il se grattouille. » (Bertrand Fillaudeau) Comme si se jouait là la fin d’une symphonie. Dans ce temps paradoxal, entre maintien d’un cap et silence suspendu (répétition de la tâche, sourires aux lèvres, inlassablement, passionnément), l’énergie dépensée est l’énergie réinvestie. Produit et production, objet et sujet : la maison d’édition nourrit la librairie qui nourrit la maison… Comme un principe ou un manifeste, un vœu qui oblige à investir ce que l’on gagne et seulement ce que l’on peut. Le secret de l’indépendance. La liberté comme moteur d’un savoir-faire. « Comme on est immergé dans une société où seules priment les valeurs matérielles, plutôt qu’une opposition frontale mieux vaut travailler sur les marges et la durée. » (Bertrand Fillaudeau)

 

medium_anatomie-index.gifLes voilà  tous deux disparus dans leurs secrètes vadrouilles, en partance pour les bibliothèques et musées : en quête de ces livres et de ces toiles qui restent à découvrir, de ces manuscrits et éditions originales qu’il importe, comme d’un sacrement, de partager comme autant de révélations.

 

 

Stéphane Darnat

http://www.jose-corti.fr/

Photographies : © Gilbert Nencioli et Archives personnelles © Corti.

 
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