Avertir le modérateur

15 novembre 2006

Son absence

Son absence est telle que sur la table de bois du café, dans l’angle où elle s’est comme assoupie sur son livre couleur crème, on ne distingue plus que la petite tasse fumante et ses lunettes d’un noir luisant posées sur les verres, abandonnées là comme une fillette aurait oublié sa poupée. Son manteau de daim noir a glissé, s'est enroulé sur lui-même, il a enseveli dans sa chute sans bruit son sac de toile bleu ciel qui laisse deviner, peut-être, un manuscrit.


Rien ne la réveille des mots qu’elle boit. Ni la musique corse, ni les rires des hommes accoudés au zinc jaune écrasant leurs cigarettes à terre. Comme un tableau sans sujet.

Elle sourit sans mélancolie à l’adresse de Rolande, la patronne aux jupes inlassablement de cuir, haut moulant léopard, toujours. Certains soirs d’hiver elle chantonne ce que murmure la radio. Jamais Annie, la serveuse aux tresses impeccablement strictes, n’a vu jeune femme aussi prise dans ses lectures. Elle vient là trois fois par semaine. Les mêmes soirs aux mêmes heures. Elle n’habite pas le quartier, elle ne travaille pas non plus dans le coin. C'est tout c’qu’on sait d’elle. On la tutoie, on a oublié son prénom, elle fait partie du décor, elle s'y fond, s'y abîme.

Il est arrivé qu’un homme la rejoigne, jamais le même et toujours dans ses gestes doucereux, cet air de vaguement s’ennuyer avec eux. À peine si elle ne masque pas... comment dire ? Son regret de les avoir invités là, qui est son repaire. Elle fait penser à ces gosses qui se construisent leur cabane au haut d'un arbre. Qui sait qu'elle est là ? Pour qui compte-t-elle ?...

On l’a vue ivre, saoule de douleur, les yeux brunis d’une tristesse inconsolable. Les bruits du café la rassurent, comme une petite fille noyée dans un déjeuner de famille (les blagues des hommes d’un côté et les recettes des femmes de l’autre, autour de la grande table – lumière blafarde du néon, la télé en fond d’écran). On s’est habitué ici à ses absences, à cette présence en filigrane, à ses larmes simples.

Comme si elle avait choisi ce troquet par hasard. Une nécessité, peut-être... Elle y était entrée un jour de pluie. Elle regardait par la rue, comme si elle attendait, scrutant l’ombre d’un homme disparu. Dans une rage sourde elle cornait les pages de ce roman qu’elle avait lu cent fois. Soulignait encore et encore, presque frénétiquement et pourtant en toute quiétude les mots dactylographiés dans l’ombre du jour, notait en marge des commentaires illisibles où l’on devinait des points d’interrogation.

La Rolande derrière son bar intriguée essuyant ses verres faisait du regard, sourcils froncés, ce va-et-vient entre la couverture du roman et le trottoir vide d’où s’échappaient, résonnaient les ronds orangés des lampadaires. Titre du roman : « La rue bleue ». Silence en sourire de la Rolande. Attendrissement pour cette fille secrètement perdue.

 

Stéphane Darnat

22:00 Publié dans Fragments | Lien permanent

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu