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12 décembre 2006

Comme une combustion...

 

 

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La chambre est prise de cette odeur âcre que distille la nuit. Il est assis au bord du lit. Cette tiédeur le fait renifler, sourciller comme l’embrume la poisseur de leurs deux corps. L’œil fixé sur un minuscule point de lumière, il pense vaguement à la chambre noire d’un appareil photo.


 

La bouche entrouverte, il s’efforce de ne pas laisser défiler sur son écran mental les images de la veille, cette violence qui fait désormais partie de leur couple et qui, las, froidement le désarme. Il l’aurait étripée. Ils se sont couché exténués, lui d’alcool, elle de véhémence. Le hante son sourire narquois comme une gifle qu’elle ne s’est pas cachée de lui envoyer. Il y a lu qu’il n’était rien, qu’il rate tout, qu’elle porte en elle l’enfant d’un looser. Après, dans les draps froissés il a respiré son dos. Il n’a rien dit. Ne sait pas ce qu’il va faire : fuir, la quitter, ou assumer, être là. Bon Dieu il l’aime, évidemment, mais justment : c’est un sentiment devenu diffus, presque abstrait, trop là depuis trop longtemps. Comme une histoire qu’on s’est racontée à soi seul. La courbe de son dos, ses fesses lisses, il s’en émerveille toujours : mais ce matin il ne regarde ni une œuvre d’art ni la mère de son bébé. Il ne sait pas.

Il enfile son slip, n’essaye pas de ne pas faire de bruit pour aller mettre la cafetière en route. Regard torve au milieu de la cuisine : capharnaüm de bouteilles de rouge, de Post-it et de vaisselle sale. Le voisin d’en face tire ses rideaux, c’est l’heure où il va baiser avec son amant. Chacun son heure mon pote...

La sirène d’une bagnole de flics, un rayon de soleil cotonneux dans le ciel sépia et des heures devant soi à chercher quoi faire pour s’en sortir, si cette expression a encore du sens. À peine s’il frémit quand le téléphone sonne.

D’abord un grésillement, puis ce bruit strident qu’il hait sans se l’être jamais formulé, mais il ne sait pourquoi ça vrombit ça persiste et ça parasite sa douleur blanchâtre c’est insupportable et il laisse faire. L’écho jaune de ce téléphone à l'ancienne qu'ils avaient tous deux choisi et décidé de mettre en évidence dans le coin du mur crépi, l’écho jaune comme une pellicule brûlée qui se consume en lui, bulles noires aux contours marronnasses allant s’agrandissant le dévorant, le brûlant. Sonneries improbables qui le rendent à sa chair, de désespoir, ferme de cet amour qu’il n’a pas su donner et qui n’a su rencontrer aucun écho sinon cette masse insonore de bruits qui obstrue comme une combustion son cœur d’homme défait. Alors ça part, il beugle lèvres retroussées : Putain c’est fini ouais ??? Merde à la fin…

Eh non, vas-y que ça continue de sonner… Il serre les dents. Sourire fendu de cette gerbe qu’il pleure face à la faïence immaculée des carreaux de la cuisine. Le café goutte à goutte, la lumière flasque qui injecte ses yeux tristes, il fléchit ses mains, soupire. Il le sait, oui, il le sait maintenant, que c’est aujourd'hui, le jour où il a décidé qu’enfin, il peut… 

 

Stéphane Darnat

Photographie : Samuel Choisy ©

http://slidechoiz.blogspot.com/

22:50 Publié dans Fragments | Lien permanent

 
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