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21 décembre 2006

Il fallait être fou...

 

 

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La salle de lecture grouillait de petits bruits froissés – pages de livres tournées. Il s’y trouvait voluptueusement étranger, comme en exil chez soi. Quelle étrange expérience...

Il avait d’abord non pas fait semblant mais tenté de lire, le coude rêveur, la main engourdie, le regard en l’air et sourieur, à peine... Il s’était pris au jeu d’une délectation, l’œil perdu sur les petites lampes qui, doucement en leurs interstices, filtraient un moment intellectuel qu’il savait privilégié… Il n’avait jamais, à l’image d’un imposteur, autant avancé sur le brouillon de son roman que durant ces heures prétendument consacrées à sa thèse. Il lui était arrivé de rester tard le soir, embué de ces murmures des mots qu’il avait sublimés dans ses absences consacrées à d’impossibles tergiversations au milieu (comme nimbé) de dictionnaires et autres manuels de grammato-logie, réalisant un rêve qui lui avait coûté par bien des égards. Lui seul savait. L’hiver, enfin...


 

Un soir où il descendait l’escalier d’apparat doré, une phrase aux mots syntaxiquement désordonnés et reflétant son rapport au réel, (la bouche entrouverte, le pas silencieux et lent), lui offrit une libération qu’il n’attendait plus. Il termina son manuscrit dans les nuits qui suivirent, le corps brûlant, les mots dessinant enfin une courbe de sens improbable où le laisser-aller dans cette errance poétique avait pris figure de jouissance.

Après une période de doutes et d’attente où sa pensée enfin abandonnée l’avait invité à s’envoler, un éditeur de littérature l’appela : il fallait être fou pour avoir raturé de telles pages ! La voix se voulait humble, non pas accusatrice, bien au contraire : elle mettait fin à des mois de labeur (un travail inquiet car auto-biographique qu’il avait trop longtemps cru vain)...

Sans sourciller et en sourire il se résolut à poursuivre ses pérégrinations manuscrites sur les épaisses tables de bois fardées de lampes orangées qui, sagement le condamnaient à savourer et découvrir en lui-même quelques exquises formules qu’on aurait pu deviner écrites dans les pires lieux du dégoût de l’âme, là où seule la sérénité d’une bibliothèque avait su capturer ce qu’il serait à tout jamais bien en peine de nommer son désir d’assouvir, par et dans l’écriture, une existence mal définie.

 

Stéphane Darnat

Photographie : http://www.paris4sorbonne.fr

00:10 Publié dans Fragments | Lien permanent

 
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