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10 avril 2007

Simplement, Serge Merlin

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Ciel clairsemé d’un soleil cotonneux, une église en fond de rue, les brouhahas de la ville et l’attente à un arrêt de bus. Un matin.


Un coup de fil pour annoncer mon retard à ce premier rendez-vous. Je calcule le temps qu’il me faudra pour arriver sur place (où je découvrirai, espiègle, une petite rue pavée de petites villas, dans Paris). Je marche encore, prends le métro, qui ne va pas assez vite. Nerveusement, je n’ouvre pas L’Etranger, de Camus, qui pourtant m’occupe depuis déjà plusieurs jours. Je regarde ma montre, ignore les autres passagers, soupire.

 

Lorsqu’il monte dans la rame, je me formule, et ceci simplement, sans sursauter : « Tiens, Serge Merlin… » Je le vois qui retient mon regard puis s’assoit discrètement sur un siège, près d’une vitre. Vision fugace : pantalon de velours, veste d’un noble vert, lunettes de soleil légèrement fumées, une canne (je crois), et ses cheveux en vadrouille.

Je souris intérieurement. Je ne pense pas au monsieur fragilisé par ses os de verre dans Le fabuleux destin d’Amélie Poulain. Je le revois sur la scène de l’Odéon il y a quelques années, dans En attendant Godot de Beckett. Sa voix rocailleuse m’avait tétanisé. Je murmurais les répliques en même temps que lui, du haut du siège de velours rouge où ma voix s’étranglait de larmes à mesure qu’il me faisait comprendre, par sa gestuelle et ses intonations exactes, l’intensité d’une scène, parfois d’un simple mot.

Je me décide à griffonner quatre petites phrases sur la dernière page, vierge, de ce vieux carnet où je trimballe des citations qui me portent. Oserai-je lui donner mon hommage ? Il est là, alors… J’arrive hélas à destination, me lève. Tergiverse quelques secondes, m’approche enfin. Humblement. Il a l’air étonné (yeux ronds, bouche entrouverte), comme cherchant à se souvenir de moi, mais il comprend, lorsque je lui tends le petit papier jauni, que je suis un simple admirateur avec, à la main, une dette, un merci, un simple merci.

 

Sa main droite dans ma main gauche. Il la serre, fort. Regard intense. Lui assis, moi courbé. Sourires complices. Le cœur qui bouge, ses yeux qui retiennent une émotion. Quelques secondes. Ses cernes, la douceur de sa paume dans la mienne. Ses rides onctueuses. Un mélange d’humanités, qui me traversent, là.

Je crois que je n’entendais plus le bruit strident des rails. Rien. Son regard. Une petite éternité.

Sur le quai, je cherche la sortie puis me retourne vers lui qui, derrière ses lunettes de verre fumé agite sa main gauche d’un au revoir ému (claquement des portes qui chauffent en se refermant dans un bruit sourd), sa main envolée dans un souvenir atemporel.

 

Dans la rue je me suis senti pris d’un vertige, parce que ma route avait pour quelques secondes croisé celle d’un enchanteur de talent. Sa main dans la mienne, je ne sais comment dire la magie, je crois que j’ai ressenti une force, quelque chose d’apaisant, de simple.

Ciel clairsemé d’un soleil cotonneux, une église en fond de rue, les brouhahas de la ville, je poursuis ma marche, Serge Merlin en mes pensées mélancoliques.

 

Stéphane Darnat

Photographie : DR ©

22:30 Publié dans Portraits | Lien permanent | Tags : serge merlin

 
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