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02 mai 2007

Pour Djimé Saganoko, élève sans-papiers

Quelques jours du journal d’un prof de français à domicile assistant au jugement d’un de ses élèves sans-papiers.

 

Il m’a intrigué dès notre première rencontre, parce qu’il ne m’a jamais reçu chez lui mais dans une salle un peu glauque, dans le hall de son immeuble – une pièce sans fenêtre, juste des tables et des chaises en désordre. Un p’tit jeune, un p’tit Black tout timide d’à peine 20 ans, un sourire d’ange apeuré, et surtout une volonté qui m’a désarmé dès la première heure.

Il s’appelle Djimé Saganoko, il est élève en CAP carrelage.


Je suis enseignant de français Acadomia, je fais du soutien scolaire à domicile. Aux élèves en difficulté, je donne des conseils pratiques, de l’attention. Je leur apprends à dédramatiser leurs problèmes, les entraîne aux exercices et examens, leur fais repérer leurs erreurs, les fais rire d'eux-mêmes, les réconcilient avec l’école et parfois avec leurs parents. Ils progressent à l’écrit et à l’oral, parviennent à formuler leurs pensées, leurs hésitations, trouvent une place auprès de moi que le trop grand nombre d’élèves en classe leur refuse.

J’ai dix-sept élèves, de la 5e au master en passant par les niveaux CAP, 2nde, 1re et maths sup’. J’aime ce métier parce qu’il me fait rencontrer des petites natures espiègles qui ne demandent qu’à s’ouvrir, qu’à retrouver confiance en leurs capacités et savoir exprimer leurs impressions, leurs sentiments, leurs visions du monde. Je les vois tous les soirs, après une journée en tant qu’éditeur à lire, corriger et réécrire des manuscrits. Je les vois tous les soirs. Sauf un.

Dans le contrat il est bien spécifié qu’il doit m’accueillir chez lui, dans sa chambre ou dans le salon de l’appartement familial, peu importe, mais au moins doivent être mis à notre disposition une table avec deux chaises pour qu’on puisse tranquillement ouvrir ses classeurs, faire le point sur ses dernières notes et travailler ensemble sur ses prochains contrôles. En cela, même si la rencontre a toujours eu lieu dans cette salle glauque, le contrat a été respecté. Mais chaque fois que je demandais à Djimé de pouvoir rencontrer ses parents il était fuyant : « Mon père, il travaille monsieur. Ma mère, elle parle pas le français, monsieur. » Je n’insistais pas, mais m’interrogeais.

Pour dire franchement les choses, au premier cours, un matin à 9 heures, on était à peine entré dans la salle glauque qu’ils ont coupé le courant pour réparer l’électricité : il y avait des travaux dans l’immeuble. Je me suis retrouvé à lui payer un Coca et prendre un café au bistrot du coin, musique à fond à lui expliquer : « Bon ben, là, pourquoi y a des papiers administratifs avec tes cours de français ? Il faut séparer, ranger, une chemise pour chaque chose, comme ça ce sera plus pratique quand tu auras besoin de chercher un document. » Il avait balbutié « D’accord monsieur. » Je lui avais demandé : « Mais c’est tout ce que tu as comme cours ? Il faudrait la prochaine fois que tu m’amènes tout… », il avait répondu « Oui monsieur… »

La seconde fois, il m’avait rejoint devant la salle glauque. Et il avait porté tous ses cours : français, maths, histoire-géo… J’avais soupiré d’attendrissement. Comme je lui avais donné pour consigne à la première rencontre de lire un article de journal et de me décrire sa structure, il avait apporté Libération, m’offrant un large sourire en me montrant son cahier tout neuf acheté pour l’occasion. Sur la première page on pouvait lire : « Jélu lejournal pour mon prof de francé stéphane qui et tre genti. » J’avais soupiré, les yeux complices (« on n’est pas rendu… ») et j’avais tenté : « Mais tu as fait le découpage d’un article ? » Silence et sourcils en accent circonflexe…

Il m’avait fallu être franc : « Djimé, on est début avril, alors pour le CAP à la mi-juin, ça va être dur dur… » J’avoue qu’il m’avait fait fondre en répliquant : « Ah mais monsieur je me suis trompé, le CAP je l’ai déjà » : de son sac à dos il avait sorti un cadre de bois avec son diplôme sous verre. Sourire fier. Moi ému.

« Mais Djimé, on travaille pour quoi alors ? » Et lui : « C’est parce que je veux avoir le BEP l’an prochain monsieur… » OK !…

Au cinquème rendez-vous, je continuais de m’inquiéter tout de même un peu de ces conditions de travail, me disais « on verra bien, tant pis s’il ne paye pas », mais Acadomia me téléphona : il avait réglé ses cours, envoyé un chèque à son nom. Ainsi donc, le petit Djimé avait l’air de se débrouiller comme un chef. Un mystère…

 

27 avril 2007

Au cinquième rendez-vous, donc, à 9 h 30 je me suis présenté devant la pièce glauque que j’avais fini par appeler en moi-même « la salle de classe ». Cinq minutes, dix minutes, vingt minutes de retard, je m’impatiente et en colère m’arrête à la cabine téléphonique près des boîtes aux lettres de l’immeuble qui jouxtent les sacs poubelles puants et lui passe sur son répondeur un savon dont il se souviendra. Je vais me poster au café du coin, décidé à ne pas laisser passer son retard ou son absence. Mais comment faire ? Et si je parvenais à rencontrer ses parents ?

Avant, je réessaye un coup de fil, juste le temps de l’entendre murmurer à l’autre bout : « Désolé monsieur… » Le téléphone coupe. Les jeunes en bas de l’immeuble m’ont vu faire des allers-retours, exaspéré, alors je m’adresse à eux, ils sont méfiants : « Djimé, ben il joue au foot avec nous… Oh beh ça fait longtemps qu’on l’a pas vu… » J’insiste : « Je suis son prof de français. » Alors on m’indique un immeuble, puis un autre. Je déambule, soupire, n’aime pas ça, me sens baladé. Un black dans un coin près d’une poubelle se fait raser le crâne par un autre : « L’immeuble B, c’est là… », « Où ça, là ? », « Ben là… », OK, je tente cette porte-ci, après tout ce n’est que la troisième que j’emprunte… Putain, qu’est-ce que ça cache tout ça ?…

Escalier beige, exigu, un couloir sale. Me voilà face à la porte 12 B qu’un jeune m’a indiquée comme s’il croisait les doigts pour que je ne sois pas un flic. Je frappe une fois, il y a du bruit derrière, personne n’ouvre, deux fois, j’insiste, merde à la fin, trois fois, la porte finit par s’entrebâiller discrètement avec au bout du tout petit couloir un vieux monsieur assis sur un lit. Une piaule, deux lits et des étagères, c’est tout…

— Bonjour, je cherche Djimé… Je suis son prof de français, j’avais rendez-vous avec lui ce matin.

— … Il s’est fait arrêter hier monsieur…

— ??? Qu’est-ce que c’est que cette histoire… Pourquoi ? Djimé est trop petit, trop gentil pour être embarqué…

— On sait pas…

— Vous êtes son père ?

— Son père ? Il est reparti au pays…

— Et sa mère ?

— Aussi.

— Mais c’est qui sa famille ?

— Ben nous, m’sieur…

 

Désabusé. Je redescends l’escalier, retrouve le hall de l’immeuble dans l’ombre ensoleillée, j’entre de nouveau ma carte bleue dans la fente de l’appareil téléphonique. Djimé répond, j’entends sa voix tétanisée : « Désolé monsieur… »

Il est en garde à vue. Il sait qu’il m’a menti alors il le dit simplement : « Je suis sans-papiers, monsieur… »

J’ai envie de pleurer. Je lui dis de tenir bon.

Me voilà dans Paris parti pour d’autres rendez-vous, et entre chaque rencontre,  de cabine téléphonique en cabine téléphonique, appelant sans arrêt et en alternance son avocate / Acadomia / son avocate / Acadomia / son avocate / Acadomia /  moi soupirant sous la sueur, lui en cellule.

Juge des libertés, tribunal administratif. Il va falloir endurer. Montrer qu’il veut s’intégrer en France par et dans la langue.

 

30 avril 2007

Rencontre avec Maître Luce cet après-midi : elle reste en attente d’un fax du père de Djimé qui a dû partir au Mali rendre visite à sa femme, très malade. Elle qui avait envoyé son fils en France il y a six ans avec cet espoir qu’une formation, un travail, une autre vie l’attendaient, que pense-t-elle de cette possible expulsion alors même que Djimé, à bientôt 20 ans, a su rattraper un vrai retard scolaire en étant aujourd’hui en BEP, lui qui prend des cours de français pour progresser ?…

Mercredi 2 mai : je serai à 13 heures dans la salle du tribunal administratif de Paris, pour assister à l’audience de reconduite à la frontière, prêt à témoigner. J’ai rédigé une lettre d’attestation : Djimé Saganoko est mon employeur, il a réglé par avance ses cours de français que je n’ai, en raison de son arrestation, pas pu tous lui donner.

Son avocate m’apprend qu’il s’est fait contrôler à la sortie du métro Jaurès alors qu’il se rendait à la bibliothèque chercher des livres que je lui avais demandé d’emprunter…

 

1er mai

Visite à Djimé au centre de rétention de Joinville-le-Pont, École de police de Paris (près de Vincennes). Soleil de plomb, attente devant les grilles avec d’autres visiteurs, en silence. Un fonctionnaire vient nous chercher, nous appelle un par un selon le nom du visité, puis dans une sorte de petit garage nous passe au détecteur de métal avant de traverser une grande cour au milieu de flics guillerets.

Dans une salle aux petites tables de bois protégées de paravents, chacun patiente en scrutant les deux portes de la pièce tandis que grésillent les talkies-walkies des flics qui sourient de bienveillance. Rires insouciants de leurs collègues au bas des fenêtres, radio à fond. Surréaliste.

Brouhaha lorsque chacun peut accueillir celui qu’il attend. Visite durant une petite heure. Djimé et son sourire. Mal rasé, le buste droit. Je le sens grandi, en quelques jours. Non plus un gamin mais un homme, mélancolique. Il finit par me dire qu’il ne comprend pas ce qu’il a fait de mal : il est toujours arrivé à l’heure en cours, n’a jamais été absent, ne s’est jamais battu (même avec un copain), a mis moins de six ans pour apprendre le français, et puis ici il a des amis, des souvenirs, des envies.

Large sourire enthousiaste lorsque je sors le journal de mon sac. Ensemble nous tournons les pages. Il se souvient du cours : le titre, le chapô, l’article, les photos et les légendes… Il rit de ne pas reconnaître la caricature de François Bayrou, n’ose pas ironiser sur les deux autres candidats qui font la une du quotidien, a envie que je lui donne des devoirs, s’ennuie ici, a un peu peur pour demain.

Alors on répète ce qu’il devra dire à la barre. Et quand c’est l’heure de se quitter, on se serre la main puis on s’embrasse un peu émus, en se donnant rendez-vous au tribunal administratif, sans ajouter un mot, juste balbutiant que c’était bon de passer un p’tit moment ensemble.

Le voilà disparu, enfilant les marches quatre à quatre, son journal à la main, les épaules relevées, parti retrouver une cellule où il égrène, déjà, un temps que lui seul peut appréhender, endurer.

 

2 mai

13 heures, hall du tribunal administratif. Djimé est assis dans un coin, tête baissée au milieu d’autres sans-papiers à comparaître. Nous séparent un cordon et des flics. Je lui fais un signe, il peut lire sur mes lèvres ça va aller, il opine du chef, sourire timide.

Un peu de monde : son avocate, son prof d’anglais en CAP, quatre copains et son oncle, qui ne peut s’empêcher de tourner en rond et de rouspéter d’inquiétude.

Salle d’audience : bois clair, fenêtres hautes, sièges de velours rouge, un pupitre pour chaque partie, le représentant de la Préfecture de police de Paris à gauche, l’avocat à droite. La présidente est annoncée : je murmure au prof d’anglais que ça se présente bien, elle est jeune et a un faux air d’Axel Red avec son visage fin et ses cheveux roux élégants.

Les trois premiers sans-papiers à comparaître sont : un Algérien venu en France pour un suivi médical qui n’est pas assuré dans son pays ; une Turque d’extrême-gauche qui craint pour sa vie ; et le petit-fils du comissaire en charge de la sécurité du général de Gaulle dont il reste à prouver qu’il est français.

Vient Djimé, rasé de près, tee-shirt blanc et gris repassé, jeans et basketes impeccables, les bras croisés derrière le dos, la tête basse entre le représentant de la Préfecture et son avocate. Il ne parlera pas de l’audience, on ne le lui demandera de toute façon pas.

Maître Luce entame sa plaidoirie par des faits : Djimé ne connaissait pas le français il y a six ans, parle aujourd'hui avec aisance, a eu son CAP avec mention, s’est sociabilisé, a trouvé un employeur si lui est accordé un permis de séjour régulier et a pris des cours de français avec Acadomia pour progresser (elle se tourne vers moi, je fais un signe à la présidente). Maître Luce poursuit longuement, argumente sans faille.

Arrive le tour du représentant de la Préfecture , qui ne l’entend pas ainsi : il assure que ses résultats scolaires ne prouvent en rien qu’il peut rester en France, que sa situation familiale précaire plaide pour une reconduite à la frontière, que sa vie est à l’étranger et non ici.

Maître Luce le reprend vertement, alors le représentant de la Préfecture bégaye, se trompe dans les dates et même dans certaines procédures. Tension courtoise entre les deux parties, la présidente du tribunal nous regarde sans exprimer quoi que ce soit mais, à peine, juste à peine, hoche la tête. Alors je me prends à espérer.

Fin de l’audience, je vais vers Djimé qui me tend une main et la joue, je me penche et l’embrasse mais un flic hurle : ben oui, c’est interdit d’embrasser un môme pour lui dire qu’on est avec lui.

Avec son oncle, son prof d’anglais et ses copains nous nous retrouvons autour d’un café en terrasse. On est tous un peu dubitatif et pourtant serein. Le jugement sera faxé à Maître Luce dans la soirée.

 

Mon portable sonne une heure plus tard alors que je me demande comment je vais poursuivre mes tâches de la journée sans être obnubilé par l’attente du jugement. Djimé, un silence et puis son large sourire : Je suis libéré monsieur Stéphane !

On rit ! On a donc été entendu ! La tension retombe enfin. Je ne retiens plus mes larmes qui coulent, coulent, coulent…

 

 

Stéphane Darnat

18:55 Publié dans Journal | Lien permanent | Tags : sans-papiers, acadomia

 
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