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09 juin 2007

La Préface des demi-jours

C’était un soir d’août, à Paris. M’oppressait la chaleur du bureau dont la fenêtre, haut perchée avec ses barreaux, me rappelait que passer mes journées à lire des manuscrits avait quelque chose de vaguement carcéral.

Alors assistant littéraire dans cette maison d’édition que les scandales mettent souvent en première ligne médiatique, il me semblait que mon bureau représentait une sorte de non-lieu, de voie de garage. Qu’avais-je à faire ici ?… Je soupirais, le regard vaquant sur une pile de romans à lire.

Surprise, un titre sonnait bien, parce que poétique et juste : La Préface des demi-jours.


Au bout de quelques pages, j’ai su que j’avais affaire à un véritable auteur : des phrases amples, travaillées, avec un souffle, des images, quelque chose de poétiquement prenant. J’étais bouche bée, les manuscrits d’une telle teneur son rares. J’ai fini ma lecture de La Préface des demi-jours à la nuit tombée.

J’ai marché sous la lune, sur les quais je souriais : j’avais trouvé la caution littéraire de la collection à laquelle je travaillais depuis deux ans et dont la directrice, Rachel Meyer, aimait à rappeler qu’elle la considérait comme sa « danseuse ».

Durant des semaines j’ai bataillé pour que ce texte soit accepté. Je désespérais de le voir publié un jour : « trop bien écrit », « pas assez vendeur », « vraiment intello », etc. Mais Rachel Meyer finit par m’entendre et me proposa de rencontrer l’auteur.

C’était une jeune femme de 27 ans, avec un air très enfantin (des paillettes aux yeux, une salopette en jean’s et des chaussures de randonnée). Elle sourit à mon compte-rendu de lecture puis conclut : « Je suis prise chez Aymard, mais je viens chez vous. » J’étais interloqué, j’ai même tout fait pour la convaincre d’aller chez le premier éditeur de littérature française. Elle m’expliqua pourquoi son choix : elle avait dans cette maison le soutien d’un ami de sa mère, célèbre écrivain dont le nom à lui seul suscite admiration et respect.

Sa mère était cette ancienne actrice-enfant auquel le célèbre écrivain avait consacré un roman, Le Petit Joyau. Nadia Pornès (c’était son pseudonyme) était prise chez Aymard non grâce à son talent et chez Grenade via ma lecture pour la réelle teneur littéraire de ses pages. Nous avons signé son contrat d’édition dans les jours qui ont suivi cette rencontre.

Il se trouva qu’Éric de Préban, le p-dg de Grenade, émit quelques réserves : il demanda que le manuscrit soit réécrit de manière à ce qu’il soit plus « grand public ». Nadia Pornès rechigna mais approuva. La première séance de travail, aux bureaux de Grenade, fut complexe : la jeune femme, qui venait de rencontrer Rachel Meyer, semblait absente, indifférente à mes propositions de réécriture.

Nous avons cependant, durant trois mois, travaillé tous les deux jours d’arrache-pied. Je me rendais chez elle l’après-midi, car elle ne pouvait se déplacer se disant malade. Dans la douceur froide de décembre, elle me recevait en robe du soir. Elle me faisait sourire de ses coquetteries. Nous coupions, réécrivions. Nous doutions, avions parfois quelques regrets.

Entreprise ahurissante quand j’y repense… D’autant qu’à côté, je continuais de corriger et réécrire d’autres manuscrits, aussi bien des romans que des essais de politique, des biographies de célébrités. J’étais très fatigué, mais cette aventure me galvanisait, d’autant que tous les soirs et parfois jusque tard dans la nuit, Nadia et moi échangions des mails où nous continuions de réfléchir à son texte : elle était inquiète de sa déformation, je la comprenais, je la sentais fragile et la rassurais. Nous parlions beaucoup de littérature, évoquant les auteurs qui nous portaient : on se citait des passages, on en tirait des conclusions sur l’humain et le philosophique. Je crois que ça avait quelque chose de jouissif.

Et puis, il fallait s’y attendre, une intimité est née, ce qui fait que je lui parlais du monde de l’édition tel que je le vivais, de la conception littéraire (de plage) de cette maison avec laquelle je n’étais pas toujours – loin s’en faut – en accord. J’allais trop loin mais je ne m’en rendais pas compte. Joyce, l’assistante de Rachel Meyer, le vit et commença à voir cette relation d’un mauvais œil. Un matin, dans son bureau encombré de manuscrits, les yeux rivés sur l’agenda de Rachel (appeler le dentiste pour son fils, réserver un déj à La Méditerranée, porter les premières épreuves des mémoires de la Première Dame de France à l’Élysée, réserver un taxi pour le cocktail du soir, etc.), elle me fit : « Fais gaffe, Mimi… Méfie-toi. Tu te donnes trop. Les auteurs, à la première occasion ils te mettent un coup de poignard dans le dos. Et toi, tu es sensible, un jour tu en souffriras, je le sens… » J’haussais les épaules.

Je n’ai donc rien vu venir…

 

*

 

Nous avons terminé notre réécriture un mardi en début d’après-midi. C’était fin février je crois. Nadia, légère et portée par la fin de notre travail, riait de bon cœur. Il faisait beau, je souriais tout seul dans la rue, un peu ému d’en avoir fini avec cette aventure. J’ai filé rejoindre le responsable du service politique de la première chaîne de télévision avec qui je relisais sa biographie du premier secrétaire du PS. J’étais de bonne humeur, d’autant que ce journaliste se révélait onctueusement coopérant. J’étais avec lui quand mon portable sonna : Joyce me demanda sévèrement d’annuler mes rendez-vous du lendemain et d’être chez Grenade à la première heure. Elle ajouta : « Mais qu’est-ce que tu as fait ? Qu’est-ce qui t’a pris ?! »

Inutile de vous dire que j’étais inquiet, mais pas tant que ça, j’étais un peu naïf, ou inconscient : comme je ne mesurais pas l’étendue du « coup de poignard » annoncé, je me disais que, quel que soit le problème, on trouverait une solution. J’ai donc reporté ma séance de travail avec le biographe d’une star du cinéma dont le livre, de toute façon, n’aurait que trois mois de vie en librairie…

(Parenthèse : à l’époque ma vie professionnelle était très paillettes et people. Moi, ça me faisait marrer de croiser des gens connus ; mes parents étaient fiers de moi ; mes copains adoraient mes anecdotes : comment je me suis engueulé avec le chef de cabinet d’une princesse monégasque, comment j’ai trouvé ce chef politique du parti centriste touchant, etc.)

Dans le bureau de Rachel Meyer, le côté paillettes a très vite disparu. Il était 9 heures et elle m’expliqua le problème que je dus écouter tout en acquiesçant sa fureur. Nadia Pornès était venue la veille (visiblement juste après que je l’aie quittée), son manuscrit à la main, pour se plaindre : je n’avais pas opéré les bonnes coupes, le roman avait perdu son essence et son originalité, c’était un scandale, elle aurait mieux fait d’aller chez Aymard, l’ami de sa mère était furieux, ça n’allait pas se passer comme ça, le retravail littéraire chez Grenade c’était du n’importe quoi… Selon l’auteur, j’avais commis une faute professionnelle grave. Ahuri, je n’y croyais pas, j’avais confiance en ma révision.

Mais il y avait un autre problème : Pornès n’était pas venue qu’avec son manuscrit… Elle avait porté à Rachel Meyer les nombreux mails que nous avions échangés, sans oublier bien sûr ceux dans lesquels je parlais du fonctionnement de Grenade sur le plan littéraire et éditorial. Et vu que dans ces mails j’étais par endroits très critique, il y avait de quoi se dire : « Merde, j’ai fait une belle connerie… », ces lettres assurant que j’étais le ver qui pourrissait le fruit…

Je baissais la tête. J’étais viré.

Je suis monté dans mon bureau carcéral, en ne cessant de me répéter « la saaaloooope ! laaa saaalooooope ! mais alors : la salope !!! » J’ai donc fait mes cartons. Elle avait voulu ma tête et l’avait obtenue sans que je comprenne pourquoi.

J’ai reçu de jolis mots d’encouragement, aussi bien des gens de la maison que des auteurs. J’ai galéré un peu, mais pas trop longtemps. Je suis entré chez Roger Dupont, à la célèbre collection « Missel » (où je suis resté un an). J’y travaillais à mi-temps, je revoyais les préfaces, introductions et postfaces des essais, je corrigeais les épreuves, établissais des index, etc. Mon autre mi-temps était consacré au suivi de manuels scolaires du tertiaire (gestion, droit, économie, etc.) dans une maison d’édition située en banlieue et où je m’ennuyais ferme. Financièrement, je m’en sortais à peu près. Je prenais conscience de mes erreurs professionnelles, j’y réfléchissais beaucoup, mais tout de même : sur le plan amicalo-socialo-professionnel j’étais amer. Sonné.

 

*

 

Deux mois après être parti de chez Grenade, « la queue entre les jambes », un matin je reçois un coup de fil de Joyce : « [Sur un ton mystérieux] Rachel veut te voir. Tout de suite. [Puis tendrement] Tu vas enfin comprendre ce qui s’est passé avec Nadia… Tu sais, on est soulagées de savoir que tu n’avais rien fait… À tout de suite… »

Le sourcil intrigué, je ne me suis évidemment pas trop pressé pour me rendre place St Suplice, mais j’y suis tout de même allé : je voulais savoir ce que cette folle de Pornès avait eu dans la tête pour me faire foutre dehors alors que j’avais accepté et fait éditer son roman. Et alors que je savais mon travail irréprochable. Dans le couloir marbré, Rachel me reçut avec un grand sourire (vous comprendrez que son grand sourire n’étant destiné qu’aux célébrités, j’étais dubitatif).

Entrés dans son bureau elle claqua rageusement la porte. Elle se retourna alors  violemment et hurla : « Pourquoi tu ne m’avais rien dit ?! Pourquoi tu ne m’avais pas dit que cette folle de Nadia Pornès est homosexuelle ??? » J’étais sans voix. J’ai bredouillé « Parce que je ne le savais pas, et… je l’aurais su je ne t’aurais rien dit, je ne vois pas pourquoi je te l’aurais dit… » La réponse de Rachel m’a délivré, libéré, et m’a offert un des plus gros fous rires que j’aie jamais eus : « Pourquoi ? Tu veux que je te dise pourquoi ? Parce que cette conne est tombée amoureuse de moi, figure-toi ! Elle me l’a avoué hier soir en sortant du théâtre, au restaurant. Et depuis j’ai déjà reçu cinq SMS avec des “Je pense à toi” et autres conneries dans le genre ! Ne ris pas : à l’heure qu’il est elle me tricote un pull !… Je vais te dire pourquoi tu aurais mieux fait de le sentir et de me le dire. Tu vas comprendre… Elle est tombée amoureuse de moi le premier jour où elle m’a vue, lorsque tu nous as présentées dans le hall. Et comme tu étais le seul intermédiaire entre elle et moi, elle a tout fait pour te faire virer, en inventant des fautes professionnelles. Pour que ce soit moi qui m’occupe de ses textes, et non plus toi… Tu n’avais fait aucune faute ; d’ailleurs le livre est vraiment très bien, tu as fait du bon boulot. On a Les livres du monde avec nous. Mais maintenant il faut m’en débarrasser !!! »

Après un silence, Rachel, confuse, me dit « je suis désolée », ajouta : « Tout de même, tu lui avais raconté des choses de la maison : ça, ça ne se fait pas. Éric t’en a voulu. Mais bon, tu es jeune… Tu t’es laissé prendre par l’affectif. Écoute, comme j’ai engagé Douglas pour te remplacer, je te donne la charge du comité de lectures. » Elle fit la moue, hocha la tête, sourit.

J’ai réintégré Grenade dans les semaines suivantes – en assumant autant que faire se peut les éditions en cours chez mes deux autres employeurs. Je m’entendais très bien avec le dévoué Douglas, la belle Joyce était ravie de me retrouver, et Rachel, femme à la hauteur de sa réputation, dure et cassante, se montrait maternelle et bienveillante avec moi ; elle me racontait même l’évolution des pensées de la pauvre Pornès à son endroit, partageait avec moi la teneur sentimentalo-mièvre de ses lettres. On en riait.

Mais dans mon for intérieur, le mal était fait… Parce que j’avais passé des semaines à me demander « pourquoi ? » ; pour la première fois de ma vie, j’avais butté des nuits et des jours entiers sur une énigme, à ne pas comprendre ce qui s’était passé. Et maintenant que j’avais la réponse, j’étais désabusé : il n’était pas né l’auteur avec qui je tisserais un lien personnel…

Je ne suis resté chez Grenade que quelques mois, le temps de… vivre une vengeance. Parce qu’il était hors de question, dans ma petite tête parfois têtue, que les choses en restent là avec celle que Rachel appelait « l’autre chtarbée ».

 

*

 

Ça a eu lieu le soir du cocktail annuel qu’organise Rachel Meyer chez elle, en juin, rue de Brest, avec tout le gratin de ce que l’édition compte de critiques littéraires.

Ce soir-là pour l’occasion je m’étais fait beau, au point que quand je suis parti de chez Roger Dupont pour m’y rendre vers 19 heures, la directrice de « Missel » m’a fait partager son taxi. L’air de rien, Paris défilant au soleil clairsemant la Seine, j’ai compris ce que je pouvais, en bon provincial, trimballer de clichés en matière de « rêve de gloire »…

Au milieu du brouhaha champagnisé, j’ai discuté avec mes auteurs mais aussi ri avec des célébrités que je ne croyais pas si drôles ; je me suis même fait draguer par une ancienne mannequin, épouse d’un récent académicien… Je crois qu’au fond je me foutais pas mal de tout ce tralala. J’attendais mon heure, dont je comptais bien jouir. Celle que j’attendais fit son apparition. Entrée fort remarquée d’autant qu’elle arriva en même temps que Josette Pignot, qui était alors la papesse des Livres du monde, que bien sûr tous les auteurs guettaient.

La donzelle portait une robe de daim noir, les cheveux relevés sur sa nuque laissant apparaître un collier qui lui conférait une aura princière. Un peu étonnée de me trouver parmi les invités, elle m’ignora superbement (son trouble, ou plutôt son inquiétude était visible). Elle resta dans son coin en couvant des yeux l’objet de son amour, Rachel. Il me fallut être patient, d’autant que je ne savais pas très bien ce que j’allais faire comme coup tordu.

Après quelques coupes de champagne (il fallait bien que je me donne du courage !), j’ai attendu qu’elle soit isolée. Je la surveillais du coin de l’œil. Et donc, à un moment donné, j’ai pensé : « Maintenant… » Car elle était au milieu de la piste, seule, pendant que les autres convives jouaient à se goinfrer de petits-fours tout en discutant  des rapports entre presse et littérature. Sur le balcon, se négociaient déjà quelques transferts d’une maison d’édition à une autre durant l’été. Je me suis approché d’elle, le dos nu.

Je n’ai pas fait de bruit, me demandant ce que j’allais lui sortir comme vacherie. Alors j’ai repensé (l’alcool aidant ?) à sa dernière lettre adressée à Rachel dont la dernière phrase m’avait fait hurler de rire tellement c’était con. J’ai approché ma bouche de son oreille droite, sans qu’elle me sente arriver derrière elle, et d’une voix suave, chaude et virile, je lui ai murmuré : « Ce serait ça, mon rêve : t’aimer… »

Elle bondit ! Et fila à l’autre bout du grand salon vers Rachel, qui fit les gros yeux et vint aussitôt me trouver en me lançant : « Tu lui as répété ce qu’elle m’écrit ?! Tu avais promis de ne rien dire ! » J’ai juré que je n’avais rien fait, que cette folle prêchait le faux pour savoir le vrai… Rachel hocha la tête, convenant : « C’est bien dans son genre, à cette conne… » Et j’ai continué ainsi toute la soirée à harceler la pauvre fille de messages qu’elle croyait intimement conservés par l’objet de son cœur…

Elle était triste, le montrait. J’avais Rachel dans ma poche, avec qui je buvais des coups. Et quand celle-ci se tournait vers un célèbre critique littéraire, j’en profitais pour regarder la Pornès droit dans les yeux, avec un sourire en coin, l’air de dire : « Je t’emmerde… » Elle finit par quitter la fête, écœurée.

 

*

 

Fins beurrés, avec cette ancienne mannequin qui tenait à mettre sa langue dans ma bouche, un scénariste de saga télé et le gentil Douglas nous sommes partis les derniers avec tout un tas de petits-fours finir de picoler dans un bar près d’Odéon. Je suis rentré chez moi vers 7 heures du matin, extrêmement fier de ma prestation !

Le soir, j’ai servi les petits-fours à mes amis, en n’omettant aucun détail de la soirée : ils ont bien ri ! Une de mes meilleures amies m’a dit que j’étais « diabolique », puis a ajouté : « Mais c’est ça qui est bon !… »

J’ignorais à l’époque qu’en matière de machiavélisme j’étais capable de faire mieux, ou pire, ce qui sera – peut-être – l’objet d’une autre histoire…

 

Stéphane Darnat

 
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