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10 septembre 2007

Hommage : « Trois petites notes de musique »…

Sur une photographie noir et blanc qui date du début des années 50, elle pose  devant la porte de bois de la ferme. Elle sourit, l’air bonne et heureuse.

Perdue dans ses pensées, ses yeux duvetés d’un voile de mélancolie, on sent qu’elle aime leur vie, qui sera simple au milieu des poules et des moissonneuses-batteuses. Au loin, on devine les champs, les vignes, et d’autres fermes.

Trente ans plus tard, un samedi soir elle reçoit à la bonne franquette ses filles, ses gendres et ses petits-enfants. Dans la grande cuisine parsemée de canevas et de cartes postales, les hommes rient fort et comptent le bois qu’il reste à couper tandis que les femmes s’occupent des gamins qui, la tête tournée vers l’écran de télé noir et blanc, rechignent à finir leur soupe où nagent de petites étoiles.


Il aime ce bruit de fond, qui participe de la bonne humeur de cette soirée où il se sent patriarche, autorité que tous lui accordent vénérablement. Il sert encore un peu de vin à ses beaux-fils, sourit, hausse la tête.

On est à la campagne, dans une ferme où dort le tracteur jaune et vert sous le hangar, près de  l’étable où bêlent les moutons. Image d’Épinal que symbolise, dans un bleu tendre et phosphorescent, la girouette en forme de coq qui tourne, ivre, sur le toit de la grange.

L’un des drôles rêve, le pouce dans la bouche, allongé sur les genoux de sa grand-mère, ses yeux baignant dans la douceur de son tablier bleu. Dans la cuisinière, chauffent ses petits chaussons gris qu’elle lui a confectionnés et qu’il enfilera avant d’aller s’emmi-toufler sous le gros édredon rouge, dans la chambre à la tapisserie auréolée de minuscules fleurs bleues sur fond blanc et dont il se demande si la teinte jaunâtre ne vient pas du pot de chambre, dont l’odeur âcre d’ammoniac lui émoustille le nez.

Le front dépassant de dessous les draps, ses yeux se bercent des tic-tac du carillon bientôt couverts par les ronflements rassurants de son papi. Il ne s’endort pas, impatient de retrouver son bol de lait frais pour y tremper ses tartines de pain beurré.

 

Au matin il va rejoindre son grand-père qui,  après avoir lu le journal, casquette vissée sur la tête inspecte son jardin.

Après le déjeuner, le papi s’amuse sur un coin de table à lui tendre la main pour qu’il tape dessus de son petit poing ; il la retire toujours à temps et éclate de rire : « Allez mon petit, réessaye !… »

Le voilà parti voir sa vigne sur son vieux vélo bleu. Pour éviter de salir ses pantalons, il  écarte les jambes en V, beunaise. « Trois petites notes de musique ont plié boutique au creux du souvenir »

Avant que l’église sonne sept heures, le gouillat va se promener dans le village, discute avec les voisins, gambade dans les chemins de cette campagne veloutée. À  son retour, son grand-père dit, toujours, le front haut et fier : « Tiens, voilà Monsieur le facteur !… Alors, tu as fait ton petit tour ? T’as connu quelqu’un ? »

 

Le soir, tandis que la mamie fait chauffer les bouillottes, le petit glisse à pas de loup sur la moquette de la chambre et, tout doucement, à la lueur tamisée de la lampe de chevet, dépose un baiser sur le front de son papi qui murmure, dans son sommeil  : « Oui, oui… Allez, allez… Va dormir mon petit… Va dormir… »

 

Stéphane Darnat

À mon grand-père.

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