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24 août 2007

Quelque ombre squelettique : « Le cimetière des poupées » de Mazarine Pingeot

 

 

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La voix d’une femme sur papier, douloureuse et fiable. La voix d’une femme qui écrit tout ce qu’il peut y avoir de tabous malsains dans un couple qui s’aime mal. Voix parlée d’une cellule de prison. Aveux.

Elle pose les choses, avec une simplicité implacable, une violence qui vaut pour grâce. Une voix sans faux-pas.  


 

Tuer, congeler le corps de son bébé pour le conserver. Comment raconter un tel geste ? Il y a, pour le lecteur, quelque chose de paradoxalement apaisant à tourner ces pages mortifères, prises par des mots au rythme raisonné, des mots pétris d’une lucidité inconsidérée : « On attend une vérité, ma vérité. Mais quelle autre vérité sinon la mienne pourrais-je bien donner, et la mienne a-t-on dit est monstrueuse. Les gens sont-ils capables d’admettre une vérité monstrueuse ? On a décidé, n’est-ce pas, qu’une vérité devait être raisonnable, ou au moins rationnelle. Mais une vérité n’est jamais raisonnable. Il n’y a de vérité qu’atroce, et la mienne est atroce, et je ne m’en plains pas, la vérité d’un monstre n’est pas moins vérité que les autres, n’est ce pas ? »

On s’étonne, le livre refermé, de la polémique : là n’est pas le problème que celui  de la similitude avec l’affaire Courjault. Mauvaise foi que ce mauvais faux-procès. La question est celle d’avoir su mettre en mots une névrose terrible. La réponse est celle de la capacité de l’auteure à nous prendre et nous enlever dans les pires endroits du dégoût de l’âme.

Mazarine Pingeot fait œuvre romanesque. On ne peut que la défendre, l’admirer d’avoir su à ce point se fondre, s’abîmer. Car il en faut, de la douleur et du courage pour, dans l’écriture, investir son sujet et faire oublier qui écrit, qui lit. L’écriture comme un risque de perdition, une sauvegarde, aussi.

Mazarine Pingeot avait, dans ses précédents romans, et notamment le très beau Bouche cousue, fait le pari d’une écriture sèche, prenant le lecteur à la gorge, sans voix, l’émotion étouffée. Avec cette fiction, qui vaut pour vacarme, l’écrivaine bluffe son lecteur. Car il fallait l’oser. Des phrases fluides où se mêlent vérités interdites et fantasmes avoués, pensées sordides et pourtant articulées dans la chair de leur ombre squelettique.

 

Stéphane Darnat

Mazarine Pingeot, Le cimetière des poupées (éditions Julliard). Couverture : © éditions Julliard. La femme, de dos, semble partie en promenade, en errance dans les bois. Il faut rendre hommage à la direction graphique de la maison Julliard, qui a pensé à faire pivoter, sous le chapeau, dans l’ombre, ce visage de poupée. Innocence macabre, fragilité insolente, indicible de poésie dure, romanesque.

 
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