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09 septembre 2007

Chaque pas, un calvaire

Lettre à M.

 

Mon petit M.,

Je t’ai écouté après avoir lu ton mail où tu me conseillais de « profiter » de ces journées de deuil.

Je crois que, tous, nous avons su pleurer, nous étreindre, nous parler. Et même, nous avons ri, le soir, au coucher de soleil, sur sa tombe magnifiquement recouverte de fleurs, en repensant au curé dont les gaffes auraient fait hurler de rire mon grand-père.


Nous avons aussi, et j’ai beaucoup « aimé » cela, su nous relayer seul à seul autour de son corps, chacun désirant se recueillir avec lui en solitaire. Je me souviens que je lui ai parlé longuement, que je lui ai raconté des souvenirs, lui ai dit comment je le voyais : admiration, tendresse, fiertés, déceptions mon amour pour lui. J’ai eu des silences, de très grosses larmes comme des spasmes. Il m’a fallu prendre sur moi pour toucher, caresser son visage glacé.

Devant la dépouille de mon grand-père, j’ai compris à quel point je n’aurais pas eu une partie de l’enfance heureuse si je ne l’avais pas eu comme figure paternelle. Sais-tu qu’il était le seul homme de ma famille avec qui je m’autorisais à être tactile ? Le jour de ses 80 ans, il y a encore quelques semaines, je lui tenais la main, la lui caressais sur un coin de table. Regards ahuris des oncles et tantes : lui les ignorait, pétrissait mes doigts entrelacés dans les siens.

Devant sa dépouille, j’ai pensé : « Maintenant, je suis un homme. »

 

Ma grand-mère m’a demandé de la conduire en voiture, nous étions tous les deux suivant le corbillard. Sur le parvis de l’église aussi, j’ai conduit le cortège en lui tenant le bras. Je crois que je ne voyais rien, seulement la lumière filtrée sous les feuilles des arbres ensoleillés.

Il a été décidé que ce serait ses trois petits-enfants et l’un de ses gendres qui porteraient son cercueil ; je n’ai pas osé dire non mais je savais que je n’en étais pas capable, physiquement, émotionnellement. J’avoue que, là, j’ai souffert dans ma chair. Car il y eut, après la messe et le long défilé des gens autour de son cercueil, la sortie de l’église et quelques mètres intenables jusqu’au corbillard, et puis, après la longue marche apaisée vers le cimetière, quelques pas encore jusque devant sa tombe : chaque pas fut un calvaire pour moi qui, soutenu par le regard de mon petit cousin bien courageux, le menais en terre. Chaque pas, un calvaire.

 

Dans la nuit qui a suivi l’enterrement, j’ai fait un cauchemar : je nageais dans une sorte de piscine rectangulaire assez petite (la chambre funéraire je suppose). Au milieu des couronnes mortuaires (« A mon époux », « A notre père et beau-père », « A notre Papi »), l’eau était froide, huileuse. Tout était noir. Voyant que je n’aurais pas la force d’aller rejoindre le bord, et sentant qu’il n’y avait pas de fond, je décidai de me laisser couler. Je descendais lentement, l’eau était de plus en plus chaude, ça avait quelque chose de doux. Je décidai de ma mort, mais à un moment, levant les yeux, mesurant à quel point la surface était maintenant loin, je tentais tout de même un dernier élan des jambes pour remonter.

Je me suis réveillé à ce moment-là, avec une très forte expiration d’air.

 

Je t’embrasse, mon petit M., et te remercie de ton soutien, de tes mots.

 

S.

23:45 Publié dans Correspondance | Lien permanent

 
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