Avertir le modérateur

20 octobre 2007

La Lettre des abeilles

Dans le coin d’une librairie poussiéreuse où ne vivaient plus que des livres d’occasion, se cachait la vieille édition jaunie d’un roman de Proust qui sentait bon l’encre de papier fané. Une lettre manuscrite y tenait lieu de marque-page.

 

Je sors de ta chambre et reste bouche bée, terrorisé par l’essaim d’abeilles qui soudain prend forme et s’amplifie sous mes yeux ahuris. Je veux traverser la pièce, tente de me frayer un chemin, et me débats assez longtemps avant de comprendre qu’elles ne me veulent pas de mal. Simplement, elles défendent leur reine, sorte de perle grise aux abords dorés, bleutés.


Les abeilles tournent, leur bruit assourdissant m’asphyxie. Je monte sur une chaise, t’appelle. Tu ne viens pas, me lance : « Calme-toi, ça va passer ! » Heureusement, leur manège finit par me captiver, m’adoucir. Par endroits, d’autres reines apparaissent, d’autres perles s’éclaircissent. Spectacle enchanté, couleur vermeille. Les perles s’ouvrent, grandissent, puis s’élancent dans un mouvement magique. Je souris aux papillons d’or. Et ouvre les yeux.

Le rêve n’a duré que quelques minutes. Quand j’en suis sorti, tu dormais profondément au creux de mon épaule, lové. Et malgré le sommeil qui m’avait gagné à l’aube, ma main qui te tenait fermement le cou n’avait pas bougé. Et comme je te l’ai dit au restaurant, j’ai souri de cette surprise, jolie pour moi, inattendue, de découvrir que j’aimais avoir un geste protecteur.

Pas fou, j’avais bien vu que j’avais dû te décevoir, ne pas (savoir) représenter une attente que je n’ignorais pourtant pas. La tendresse me suffisait. Je faisais en une nuit, la première, l’expérience d’aimer prendre un homme dans mes bras plutôt que d’être pris dans les siens. Je croyais, par le refus du sexe, ne pas gâcher ce qui n’adviendrait pas. Je me suis cru non pas romantique mais respectueux, attentif, là où il n’y avait pas à l’être. Au moins, le lendemain matin, la couleur du temps, ce sépia rassurant aura rendu moins durs ou plus supportables tes regrets, ton silence.

Lorsque je t’ai rejoint le soir dans ce café près de chez toi, à tout dire je m’étais arrêté en chemin, juste avant. Pour boire. Parce que je savais que j’allais entendre ce que tu m’as dit. C’est idiot, oui, je sais, d’avoir été triste pour une histoire « avortée », une histoire au non-commencement justifié. Ma tristesse n’était pas de l’orgueil, non, simplement il avait suffi de quelques heures pour que m’habite le manque de cette tendresse qui m’avait tenu en éveil.

Il y a toujours une inélégance à s’entendre dire « je ne veux pas d’une histoire avec toi ». Et sans doute que je crois assez qu’une entente existe entre nous pour ne pas m’être fermé, et t’en avoir dit plus sur moi en un soir qu’à des amis de vingt ans. Peut-être que te raconter la façon dont je me suis parfois fait du mal, c’était compenser ce que je n’ai pu te donner autrement.

Avant toi il n’y a pas eu d’hommes, seulement des corps de sueur, de force, d’insultes et de coups, parfois. J’ai mis longtemps à comprendre ce que peut être la jouissance inconsciente à se faire du mal : c’est comme jouir du bail d’une maison, habiter un mode d’être au monde auquel on ne renonce pas par confort, du moins tant qu’on n’en a pas assez marre. Il faut beaucoup de colère contre soi pour accepter de se détourner des tortures, morales ou physiques. Une vague de chagrin, les larmes d’une solitude avec soi recroquevillé en fœtus, la honte et cette envie d’être ailleurs pour ne plus éprouver le froissement de pensées minables, squelettiques et diaphanes.

Tu sais, ce rêve où l’on tombe du ciel et où le réveil sonne avant qu’on ne s’empale sur le pic du clocher d’une église, eh bien ce gigantesque cri, comme une lame de fond qui nous déporte, ce rêve-là chaque fois qu’il revient me ramène au réel, me fait chaque fois croire que je vais pouvoir changer de vie.

Vie de somnolence à se traîner, les yeux abattus, comme cousus, et personne autour de soi pour ne plus faire semblant d’ignorer ta cécité. (Peut-être que la douleur d’un être cher, si elle n’est pas compréhensible, ou au contraire trop bien devinée, devient taboue.) Alors on continue d’errer.

Les nuits d’alcool, je les ai longtemps passées debout, appuyé contre l’évier de la cuisine, dans le noir, à écouter le grésillement du Frigo, à ressasser, à ruminer Dieu sait quoi. Quoi ? Je ne sais plus. Je me souviens juste que je restais planté là des heures durant, un verre toujours plein à la main, l’œil hagard, la bouche amère, revancharde ou tordue. Des heures à m’écouter, à pleurer sur moi, sur rien, pour rien. Immobile.

Qu’il s’agisse d’alcool ou d’hommes, de nuit, c’est comme pour la lecture et l’écriture : plaisir solitaire d’une certaine clandestinité. Un goût pour le caché, le détourné. Vieille habitude du non-dit, du refus obstiné d’entrer dans la vie : le monde comme vu de l’autre côté d’une vitre, avec soi en pâture, soi invisible, soi retiré. La mélancolie ne se partage pas. Il faudrait songer à fonder Les Mélancoliques Anonymes, où chaque patient se lèverait en début de séance, se présenterait et indiquerait la durée de son abstinence mélancolique.

L’ennui : lui tordre le cou à cet ennemi glaçant,humiliant. Stratégies d’évitement à s’occuper de soi impossibles. Et d’ailleurs, le veut-on vraiment, s’occuper de soi ? Oui, puisqu’on résiste toujours à s’approcher de ce qu’on désire.

Corps vide, corps flasque. Violence de l’alcool contre soi. Boire, boire pour s’en vouloir davantage, se remplir de culpabilité. Jusqu’au jour où la coupe est pleine, alors on peut enfin fermer les yeux, s’oublier pour se retrouver ni en-deçà ni au-delà d’une ligne d’horizon de l’être-soi. Un moment, un mouvement d’évanescence où tout semble enfin paisible. Un jour, j’aurai oublié que j’ai perdu une partie de ma vie à tromper l’ennui.

Orgueil : plutôt renoncer à faire de soi quelqu’un que risquer la médiocrité. Coincé par le hasard des rencontres dans un entre-deux, me voilà éditeur de romans, moi qui n’aime hélas guère les auteurs qui, la plupart du temps, s’inventent une originalité, une singularité pompeuse, agressive. Il arrive qu’un texte me surprenne, parce qu’il est poétique, ou aigre, implacablement cohérent dans son histoire, dans son phrasé. Entendre une voix alors qu’on lit des mots, je crois que c’est la seule fascination qui m’a fait entrer dans ce milieu de l’édition littéraire. Parfois, des rencontres suivent ces lectures, précieuses, d’une rareté tamisée.

Fantasme des auteurs : lire leur éditeur. Mais je ne parviens pas à écrire, je ne peux pas. C’est comme un blocage, une sexualité inavouable, perverse, inadmissible. Je lis, je biffe, je commente et corrige des manuscrits qui me tiennent, m’occupent tout entier. Un travail à ne pas pouvoir s’en plaindre.

Né d’une famille d’ouvriers, je n’ai jamais osé avouer à quel point ce métier m’ennuie. C’est pour eux que je l’ai choisi, pour leur faire honneur. J’aurais pu tout envoyer valser, les parents, la famille et leurs préjugés, leur racisme sans gène et leur homophobie maladroite. J’aurais pu sortir de mon désarroi pour aller danser, faire la folle, quitter mes vêtements de plouc et m’envoyer en l’air, chavirer, être autre. J’aurais pu. Mais ils m’auraient manqué.

C’est pourquoi je suis parti ce matin, à l’aube, à leur rencontre. Sauf que je ne veux pas les voir. Juste, revenir sur les lieux de mon enfance et, de loin, retracer une histoire qui m’échappe, une histoire où s’égare mon désir insituable. Comprendre, peut-être. Pleurer, peut-être. Faire non pas un deuil, ce serait dramatiser une quête de soi qui n’est que névrotique. Simplement, me réapproprier des images, des mots, pour les digérer enfin, les jeter dans la poubelle de mon inconscient.

Et partir ailleurs.

Je ne sais où tout cela me mènera. J’espère bien ne pas revenir de ce voyage.

Nous nous reverrons, un jour, plus tard. Je te garde là, dans les interstices d’une pensée décousue.

Continue ton bonhomme de chemin avec ce talent, que tu ignores chez toi, de savoir séduire. Et aime-toi, aime-toi s’il te plaît, donne-toi une chance d’être bien avec toi, puisque d’autres sont bien avec toi.

Tu m’as ravi.

Prends soin de toi.

                                                   

Stéphane Darnat

22:15 Publié dans Correspondance | Lien permanent

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu