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28 octobre 2007

De la lecture (Une lettre de Claude Simon)

 

Monsieur,

 

Votre « mémoire » me plonge dans des abîmes de perplexité. Je pose en effet de façon quelque peu angoissante le problème de la lecture.


Si (en vous aidant de divers propos que j’ai pu tenir en telle ou telle occasion) vous avez assez correctement, dans la première partie, exposé les articulations du Jardin des Plantes, par contre, la deuxième partie est proprement stupéfiante, au point même de susciter parfois l’hilarité comme, par exemple, lorsqu’on découvre que si le singe de la fable prenait le Pirée pour un homme, vous prenez, vous, pour un personnage (page 74 : « Journal de RIF ») un régiment (le 84e Régiment d’Infanterie de Forteresse*) tout entier. Il est vrai que par ailleurs, en compensation sans doute, vous prenez trois cavaliers pour un régiment (« l’un d’eux [de l’escadron croisé plus haut] (???) mais le visage couvert de sang », page 74).

* Voir page 196 du Jardin des Plantes.

Puisque vous vouliez restituer dans une suite chronologique les événements de mai 40, que ne vous êtes-vous référé (puisque vous y faites allusion) à l’interview que j’ai donnée au Figaro (13.7.90) et où j’ai raconté l’aventure du 31e Dragons de la façon la plus exacte et la plus neutre possible ?

Cela vous aurait évité de vous perdre dans une assez ahurissante salade de dates et de faits que les cinq (!) amis auxquels vous avez confié le soin de relire votre mémoire semblent avoir avalé sans broncher.

Quelques perles entre autres :

page 75 : « S. remonte (???) vers la Meuse », « la mort des Nord-Africains aura lieu le 13 mai ».

page 87 : « l’embuscade de cette fin de journée » (non : c’était, comme il est dit, à l’aube).

page 88 : « l’embuscade du 16 mai et le choc du 17 » (???).

page 90 : on y lit qu’un colonel semble parler « avec un bonbon dans la bouche ». Il est pourtant bien dit qu’il s’agit d’un lieutenant.

Par ailleurs, d’après vous (à vous lire), le 16 mai est la seule journée avec le 17 où S. a été « confronté à la mort ». Ah bon ? Parce que, pour vous, galoper (le 11 mai) sous des bombes d’avion, galoper encore (le 12) sous une grêle de balles pour échapper à un encerclement, sauter à cheval dans une profonde tranchée de chemin de fer, y courir ensuite, démonté à perdre haleine, repasser la Meuse en catastrophe (toujours le 12, journée où le 31e Dragons a perdu en quelques heures le quart de son effectif), subir, le 14, un bombardement d’artillerie, tout ça c’est quoi, à votre avis ? Une promenade de santé ? Sans compter que, de jour, à tout moment et où que vous soyez, vous risquez d’être attaqué par des avions (et, en mai, les jours sont longs ; quant aux avions, croyez-moi, ils arrivent vite – et sans prévenir).

Bon. Rassurez-vous. Il y a quelques années, une brave dame a soutenu une thèse de doctorat où à propos de La route des Flandres, elle s’étendait longuement sur cette bataille « dans la boue et sous la pluie ». Je n’ai pu m’empêcher de lui faire observer que dans mon récit le soleil ne cesse de briller, le ciel d’être bleu, les prés d’être fleuris, les oiseaux de chanter, etc., en lui demandant comment elle avait pu parler d’une bataille « dans la boue et sous la pluie ». Elle m’a répondu qu’elle-même ne parvenait pas à se l’expliquer. Vous non plus votre salade sans doute ?… 

 

Claude SIMON  

                                                     

P.S. J’ai, en effet, beaucoup voyagé (beaucoup plus, même, que vous ne le dites…). Cependant je n’ai jamais mis les pieds à Miami. Où donc avez-vous lu ça ?

2e P.S. Une hémoptysie n’est pas une hématurie et inversement. Du troisième étage d’un gratte-ciel de Chicago, je doute que la vue s’étende fort loin ; par contre, du trentième

3e P.S. La première fois que je suis tombé sur ce « Journal de RIF », j’ai voulu croire (quoique lorsqu’on parle d’un régiment il est d’usage de mentionner son numéro…) qu’il s’agissait d’une faute d’impression et qu’il convenant de lire « Journal du RIF ». Mais non ! Il s’agit bien dans votre esprit d’un personnage puisque l’on retrouve avec ahurissement ce de pas moins de 4 fois !!! (pages 74, 75 et deux fois en 91…)

Par ailleurs quel est ce « scandale » qui survint le 16 mai aux alentours de minuit ??? (votre page 78)

4e P.S. Je ne me suis pas évadé d’un camp de « concentration » (ceux qui ont réussi ce tour de force doivent se compter, les pauvres, sur les doigts d’une main…) mais d’un camp de prisonniers de guerre.

                                                

Lettre datée du 10 janvier 1999.

 

N.B. : Mémoire de maîtrise rédigé sous la direction de Dominique Rabaté et soutenu à luniversité Michel-de-Montaigne Bordeaux-3 en septrembre 1998, en présence de Maïalen Lafite.

 

Stéphane Darnat

 
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