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11 novembre 2007

« Mumm… »

Sous l’orage, le trottoir ruisselle de paillettes argentées. La façade du vieil immeuble s’embrume. À l’ombre d’une des portes cochères, des passants entrent, tête courbée. Ils en ressortent la mine grave, préoccupée. L’image pourrait servir de couverture pour un polar.

Ces passants viennent jouir ici du plaisir indicible de s’allonger sur un divan. L’œil perdu sous le lustre où résonnent leurs paroles, ils racontent et décortiquent leur roman familial. Il leur arrive parfois de chuchoter des fantasmes insoupçonnés.


Rien ne pourrait les détourner de l’attention que leur porte la jeune femme qui, derrière eux, les écoute en silence. Dans la tiédeur du cabinet, les voilà dans l’attente des commentaires qu’elle va murmurer d’une voix feutrée. Leurs craintes résident dans ses « Mumm… » dont ils doivent décrypter s’ils sont encourageants, indifférents ou réprobateurs. Les silences de la psychanalyste scandent, aussi, leurs pensées.

Ici ils apprennent à lire le monde autrement, à changer de regard sur eux-mêmes, à être plus précautionneux, plus lucides dans leurs rapports aux autres. Ils interrogent leur manière d’être, eux qui deviennent intransigeants sur leurs désirs. Bien qu’indécis sur certains choix de vie, car ils restent en quête de leurs vrais besoins, il y a pour chacun d’eux quelque chose d’exaltant à éprouver, enfin, une légèreté tempérée.

*

Face au grand miroir doré, qui sur la cheminée surplombe sa chambre, elle se recoiffe. Accrochées au cadre, les photos noir et blanc de son homme qui la couve – étincelles érotiques. Elle ne regarde pas sur le marbre gris les flacons de parfum parsemés de bijoux et de crèmes pour la peau. Elle ne se sourit pas dans la glace, l’air grave et concentré sur ce trait de rouge à lèvres qu’elle trace avec application. Les persiennes filtrent la pièce – douceur de ce moment à soi.

Puis elle s’assied sur le tapis rouge brodé de motifs persans. Les lattes du parquet sont impeccablement lustrées, comme à perte de vue. Elle lance ses cheveux derrière l’épaule. Sous la table de chevet, derrière la pile de magazines féminins elle attrape une petite boîte en fer. L’herbe sent fort. Elle roule le tabac sous le papier fin. Elle tremble un peu. Secondes patientes. Ses épaules se relâchent. Doucement. L’orage ne brise pas ce moment de tiédeur, au contraire il l’enveloppe.

Après ce moment de flottement, elle se lève et s’examine sous tous les angles,  vérifie dans le miroir qu’elle n’a pas les traits tirés. Elle ouvre son agenda, se rappelle qu’elle termine sa journée par ce patient qui, un jour un peu agacé, lui avait lancé : « Oh vous, de toute façon, à part dire Mumm, mumm” ! » Riant sous cape elle avait répondu : « Mumm, mumm… »

Elle traverse l’appartement (front malicieux). Elle entre dans son cabinet. Derrière le bureau de verre sur lequel s’entassent des romans et des revues de psychanalyse elle prend son temps, touche, du doigt, le dos des livres de sa bibliothèque. Elle réfléchit, fronce les sourcils, va tirer les stores blancs. En silence  elle ajuste les deux fauteuils de cuir noir qui se font face puis défroisse les plis du divan au tissu couleur crème. La  grêle baigne la rue déserte.

Seule au milieu de la pièce elle consulte sa montre, s’autorise à aller se servir un verre de vin blanc dans la cuisine. La pluie claque. Longues minutes évanescentes à observer dans le noir les volutes de sa cigarette qui disparaissent telles nos pensées en lambeaux. Elle se tourne, la sonnette l’appelle. Alors elle ferme toutes les portes et se dirige vers l’entrée. Elle a une révélation si simple qu’elle s’en mord la lèvre  : ce rêve où un patient caressait une mygale aux poils drus, le symbole en était la toison d’une femme. Son esprit voltige…

Le temps que les pas trempés montent les trois étages, elle pense au taquin, ce jeu solitaire en forme de damier où manque une case : ce vide permet aux petits carreaux de circuler, de glisser de manière à former une figure. Le manque est nécessaire : il crée du désir. Parce que si tout est plein, si tout est comblé, c’est la mort.

Ses « Mumm… », ses patients les entendent-ils du côté d’un manque à circonscrire ? Elle se murmure : « Un désir bien décidé… » Et elle… où en est-elle de ses manques, de ses désirs ? Elle lance ses cheveux derrière sa nuque, ne répond pas à cette question. Elle baisse la tête, pose la main sur la poignée. Sourire figé mais sincère, elle ouvre la porte.

 

Stéphane Darnat

 
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