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21 décembre 2007

Écarts de mémoire

0f0a2296dd2323479f73bca8ef85c786.gifLe directeur le regarde droit dans les yeux et le sermonne  : « Je vous préviens : les écarts de caisse, c’est terminé ! » Le caissier hoche la tête, argumente un peu puis se tait. Il soupire, baisse les épaules. En silence il sort du bureau, enfile sa blouse et va prendre sa caisse comme on entre en scène.

*

Les clients défilent dans la lumière grise et flasque de l’hiver. Il sait que ses écarts ne sont importants que lorsque le directeur est présent au supermarché. Il réfléchit tout en bipant les produits, prend la mesure du problème. La tristesse s’installe en lui. Et il a beau rester poli face aux clients courtois ou indifférents, il ne retient plus ses larmes, qui finissent par couler doucement pendant qu’il énumère : « 12 euros et 73 centimes ; Non, la promo sur les avocats c’était hier, madame ; 23 euros et 15 centimes ; une pièce d’identité, je vous prie ; 30 euros pile ; merci, au revoir ; 56 euros et 11 centimes ; votre code s’il vous plaît  ; bonne journée ; Oui, on est fermés le jour de Noël… »

Il essaye de prendre sur lui mais ne retrouve pas sa respiration. Au point qu’il doit quitter sa caisse le temps d’aller se calmer en fumant un clope aux chiottes. Ses yeux se perdent. Il ne comprend pas ce qui se joue là.

Il revient et s’embrume sur son visage un sourire incrédule, car la radio, qui toujours débite des chansons mièvres et sucrées, passe « Aujourd’hui ça fait six ans  / Que nous sommes mariés / Tu m’as donné de beaux enfants / Tu sais… » Il avait quoi, 4 ou 5 ans ? Michèle Torr chantait ce slow et lui faisait semblant dans sa chambre d’enfant de jouer la musique sur son petit piano en plastique blanc qu’il avait eu pour Noël.

La maison, les parents, c’est bien loin tout ça… Mais oui, mais oui !…  Le dimanche, quand ils allaient déjeuner chez des amis, il renversait toujours son verre à table. Sa maladresse était maladive, son père ne la supportait pas. Il le surveillait du coin de l’œil, et chaque fois une baffe suivait : pas un déjeuner dominical sans un verre cassé ni une gifle sur le coin du nez. Rien à faire. Pourtant, son père le menaçait chaque fois, à l’aller dans le rétroviseur : « Je te préviens… T’as pas intérêt à faire un écart… »

*

Il secoue la tête, se laisse porter par une légèreté inespérée. Soulagement à comprendre enfin pourquoi il n’avance pas sur son sujet de doctorat au titre choisi par son directeur de thèse : « Les écarts de l’écriture critique. Originalité et singularité du style de Roland Barthes ».

*

Le soir, après une journée studieuse à être resté attentif à son rendu-monnaie, il laisse échapper un éclat de rire jouissif en apprenant qu’il a un écart négatif de 1 520 euros !

Il se doute qu’il ne peut s’agir que d’une simple erreur de « frappe ». Et effectivement : il n’a aucun écart de caisse. Aucun. Zéro.

                                                            

Stéphane Darnat 

 
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