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31 décembre 2007

Où va ma vie ?...

76aee589501af700ca6e4bec2067aa7c.png« Je ne sais où va ma vie ; les années s’étendent devant moi et je désespère de trouver une place en ce monde.  »

C’était en janvier 1957. Tels furent les derniers mots qu’elle lut de lui, qui s’enfuit à l’aube.

Quelque cinquante ans plus tard, on sait seulement que c’est dans son bureau, orné d’une bougie qui effleurait la photographie noir et blanc de son père, que le célèbre écrivain Peter Säunesgraham, retiré dans ce manoir anglais après l’obtention du très prestigieux prix littéraire Marc-Chevallier, prit la décision de s’éclipser.

Il abandonna là un texte inachevé, Lettres à la Rolande, et ses objets fétiches égarés au milieu de cartes postales sépias qu’il collectionnait depuis l’enfance. Il laissa de même  ses disques de jazz 78 tours qu’il n’écoutait plus depuis la mort de son frère. Son étui à cigarettes, cette bague de saphir dénudée qu’il affectionnait parce qu’elle lui venait de sa mère, son carnet de notes aux reliures rouge et or, ses repères d’une vie il les oublia ici, dans la tiédeur de cette demeure victorienne où il avait peaufiné tous ses manuscrits.

Lui qui avait rêvé de vies fictives dont il avait construit le devenir, pris le temps d’aimer l’humanité avec ses failles et ses délires, considéré sans cynisme mais avec bienveillance (ou négligence) ce qui fait que le monde s’enlise, il lui avait fallu le déserter.

Sous une toile  de ciel bleu tendre, translucide, les phares de l’auto s’échappent dans la nuit. Les violons paniquent, le piano s’effondre tandis qu’elle, son assistante des dernières œuvres, droite et perdue dans ses questions, retient un soupir derrière les rideaux de mousseline blanche,  sans comprendre quel secret le pousse à disparaître.

                                                         

Stéphane Darnat

Photographie : DR ©

21 décembre 2007

Écarts de mémoire

0f0a2296dd2323479f73bca8ef85c786.gifLe directeur le regarde droit dans les yeux et le sermonne  : « Je vous préviens : les écarts de caisse, c’est terminé ! » Le caissier hoche la tête, argumente un peu puis se tait. Il soupire, baisse les épaules. En silence il sort du bureau, enfile sa blouse et va prendre sa caisse comme on entre en scène.

*

Les clients défilent dans la lumière grise et flasque de l’hiver. Il sait que ses écarts ne sont importants que lorsque le directeur est présent au supermarché. Il réfléchit tout en bipant les produits, prend la mesure du problème. La tristesse s’installe en lui. Et il a beau rester poli face aux clients courtois ou indifférents, il ne retient plus ses larmes, qui finissent par couler doucement pendant qu’il énumère : « 12 euros et 73 centimes ; Non, la promo sur les avocats c’était hier, madame ; 23 euros et 15 centimes ; une pièce d’identité, je vous prie ; 30 euros pile ; merci, au revoir ; 56 euros et 11 centimes ; votre code s’il vous plaît  ; bonne journée ; Oui, on est fermés le jour de Noël… »

Il essaye de prendre sur lui mais ne retrouve pas sa respiration. Au point qu’il doit quitter sa caisse le temps d’aller se calmer en fumant un clope aux chiottes. Ses yeux se perdent. Il ne comprend pas ce qui se joue là.

Il revient et s’embrume sur son visage un sourire incrédule, car la radio, qui toujours débite des chansons mièvres et sucrées, passe « Aujourd’hui ça fait six ans  / Que nous sommes mariés / Tu m’as donné de beaux enfants / Tu sais… » Il avait quoi, 4 ou 5 ans ? Michèle Torr chantait ce slow et lui faisait semblant dans sa chambre d’enfant de jouer la musique sur son petit piano en plastique blanc qu’il avait eu pour Noël.

La maison, les parents, c’est bien loin tout ça… Mais oui, mais oui !…  Le dimanche, quand ils allaient déjeuner chez des amis, il renversait toujours son verre à table. Sa maladresse était maladive, son père ne la supportait pas. Il le surveillait du coin de l’œil, et chaque fois une baffe suivait : pas un déjeuner dominical sans un verre cassé ni une gifle sur le coin du nez. Rien à faire. Pourtant, son père le menaçait chaque fois, à l’aller dans le rétroviseur : « Je te préviens… T’as pas intérêt à faire un écart… »

*

Il secoue la tête, se laisse porter par une légèreté inespérée. Soulagement à comprendre enfin pourquoi il n’avance pas sur son sujet de doctorat au titre choisi par son directeur de thèse : « Les écarts de l’écriture critique. Originalité et singularité du style de Roland Barthes ».

*

Le soir, après une journée studieuse à être resté attentif à son rendu-monnaie, il laisse échapper un éclat de rire jouissif en apprenant qu’il a un écart négatif de 1 520 euros !

Il se doute qu’il ne peut s’agir que d’une simple erreur de « frappe ». Et effectivement : il n’a aucun écart de caisse. Aucun. Zéro.

                                                            

Stéphane Darnat 

14 décembre 2007

Le réel du temps, des êtres et des choses

Cette sensation d’être « dans le temps », et non plus « hors du temps », lui parvint un soir où, déambulant dans une rue à ciel ouvert, grise et trouée de feuilles d’automne, il se murmura comme il en est d’une révélation : « Je produis du souvenir. » Enfin ! Il aimait l’époque dans laquelle il vivait, admettait s’inscrire dans un quotidien banal, trivial. Éphémère.

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17:45 Publié dans Fragments | Lien permanent | Tags : rêverie

09 décembre 2007

All is true

Ah ! sachez-le : ce drame n’est ni une fiction, ni un roman. All is true, il est si véritable, que chacun peut en reconnaître les éléments chez soi, dans son cœur peut-être.

                                                       

Balzac, Le père Goriot.

De l’autre côté

Sur le tableau vert, dans sa classe encore vide à l’université, il trace à la craie une citation de Balzac. Les mots filtrent à mesure que décampent quelques poussières d’antan dans la lumière presque éblouissante de l’hiver. Nuances fines et pleines de son trait, il se délecte à recopier la phrase de l’écrivain. Puis il se frotte les mains et contemple bras croisés les toits d’ardoise d’un Paris gris, argenté comme apaisé. Lorsque se fait le brouhaha des étudiants qui entrent et posent leurs sacs sur les tables de bois, il observe leurs réactions à découvrir les mots blancs.

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07 décembre 2007

La couleur du temps

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Lorsque certaines clientes arrivent à sa caisse en balançant (littéralement) leurs produits sur le tapis roulant, dans une sorte de véhémence hautaine, ceci bien sûr sans  lui adresser ni mot ni regard, il leur dit bonjour sur un ton ouvertement autoritaire. S’il se moque bien de ces bourgeoises, lui qui dans ces instants-là se voit conforté dans sa misogynie, au moins se rappelle-t-il le mot de Roland Barthes : « La politesse est plus généreuse que la franchise, car elle signifie qu’on croit à l’intelligence de l’autre. »

                                                                                                

Après que ces idiotes ont réglé la note puis pris leurs sacs en soupirant fortement,  l’œil absent fixé sur la rue où défilent en pointillés voitures et passants, il ne répond jamais à leur « au revoir et merci », car l’intéresse, l’intrigue seulement la couleur du temps, et ses infimes nuances de gris sous la pluie dont il ne cesse de s’interroger sur comment les décrire, lui qui s’y perd, s’y envole.

 

                                                                                                                        

Stéphane Darnat

23:30 Publié dans Chronique du réel | Lien permanent | Tags : Caissier, Rêverie

05 décembre 2007

Dans sa bulle

C’était un môme qui regardait par la fenêtre. Tout le temps, toujours. Il ne semblait rien attendre, simplement il regardait, au-delà de la cour de l’immeuble, un mur de pierres blanches aux teintes jaunâtres tirant par endroits sur le gris et qui donnait sur un ciel livide.

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23:20 Publié dans Journal | Lien permanent | Tags : acadomia, rêverie, "dans la lune"

 
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