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26 février 2008

La rêverie, buvard de l’errance

ce6bfd8db079ebe718939500fd514405.gifAvant d’aller prendre son caisson dans le bureau du directeur, il entre aux vestiaires où il croise les hommes qui ont depuis l’aube mis les produits en rayon. Il leur serre la main, échange avec eux deux ou trois mots puis ouvre son armoire métallique et enfile sa veste rouge ornée de ce logo sur la poitrine : une pomme en forme de cœur.

Comme chaque fois il se souvient que, lorsqu’il était gamin, il rendait souvent visite à son père à l’usine, qui toujours interceptait son œil distrait s’égarant sur les armoires métalliques où trônaient  des écussons d’équipes de foot et des cartes postales de filles au regard pervers sentant bon le sable chaud. Il avait vraiment l’air idiot à ne rien comprendre aux plaisanteries des hommes qui embaumaient la faïence de ces vestiaires aux rangées de robinets et de savons jaunes qui lui faisaient penser à de vieilles bananes desséchées.

Lui qui, avec ce boulot de caissier, a le sentiment de revisiter le parcours de son père, de déambuler dans le labyrinthe de ce passé qu’il se raconte à la lueur de sa solitude, il comprend petit à petit que son ancien penchant pour la rêverie n’était qu’une espèce de tampon sur lequel il met désormais le mot « buvard ». Il suppose que dans ses moments d’absence il négociait un rapport avec le monde qui ne le satisfaisait pas, cherchait une transition hors du réel, source de frustrations. La rêverie, comme la caisse du supermarché : un compromis.

Ce jour-là un déclic s’opère, lentement. Il regarde les clients comme s’il les croisait pour la dernière fois. Justement, quelques heures plus tard, à la tombée de la nuit, le directeur vient le voir et lui lance comme souvent (haut et fort) un ordre sans autre forme de politesse. Après un moment de réflexion aiguë il refuse d’y répondre et résiste fermement, au point que le directeur hurle d’impatience. Il ne cède pas et finit par quitter sa caisse en ignorant le silence qui règne dans le supermarché, comme il en serait d’une représentation que le comédien déserte au beau milieu d’une scène, sans autre préavis que l’humeur, l’insolence ou la lassitude.

Il entre aux vestiaires où il repose sa veste sur le ceintre de l’armoire. Il secoue la tête, et tandis qu’au micro le directeur exige son retour en caisse il traverse le magasin le regard droit. Il sort sans même formuler qu’il démissionne.

Passé la porte, il retient son souffle et devine qu’il a enfin bu jusqu’à la lie sa désespérance à errer ailleurs que dans le temps présent. Peut-être est-il prêt pour l’avenir. Peut-être.

                                          

Stéphane Darnat

16 février 2008

Lire : une sauvegarde personnelle

Ce qui se joue dans l’interprétation d’un roman, c’est une expérience de lecture : on n’est pas le même après…

L’auteur, qu’il soit écrivain, dramaturge, poète ou théoricien, se bat avec les mots comme le musicien avec les sons et le peintre avec les couleurs. Son état est une bataille intérieure empreinte de nécessité et d’urgence.

Qu’est-ce que l’expérience de l’écriture ? La mise en mots, c’est la participation de l’encre à la découverte de ce qui est ancré en soi. Les mots sont des matériaux, des outils qui nous offrent l’accès à la co-naissance, à la remise en ordre de notre être, qui passe par l’esthétisation de la lecture…

Qui lit n’est pas passif. La lecture est une pratique, qui n’est pas réductible à la seule recherche du sens. Quel que soit le niveau d’érudition, le trait commun à tout lecteur est l’imagination, et plus précisément l’exercice d’ubiquité : être ici et ailleurs. Un départ imaginaire, sans perdre pied avec la réalité (sauf à de rares exaltations !).

L’évasion n’est pas une attitude vaine et inutile. Elle est, sur un mode sérieux, l’impertinente absence, un élément structurant qui permet de développer des zones d’ombre.

La lecture introduit une liberté fondamentale, et celle du sujet est en cause dans toute activité de penser un livre : s’évanouir dans son jardin secret. Voilà la vertu de l’impertinente absence. Lire est une sauvegarde personnelle. Une oralisation mentale est nécessaire, comme il en est d’une expérience initiatique : là est en jeu le processus d’avènement du sujet lisant, processus de structuration et de maturation.

La lecture est une mise en mouvement fantasmatique. Tout lecteur est un auteur romanesque… Avec la lecture, la question est de trouver sa dimension d’expérience. La lecture peut être un choc, un risque de perdition. Il faut donc lire comme on est initié : on reçoit un bien.

 

Maïalen Lafite

14 février 2008

La reconnaissance en soi-même

Note de bas de page n° 106.

Copié en marge : « En réalité, chaque lecteur est, quand il lit, le propre lecteur de soi-même. L’ouvrage de l’écrivain n’est qu’une espèce d’instrument optique qu’il offre au lecteur afin de lui permettre de discerner ce que, sans ce livre, il n’eût peut-être pas vu en soi-même. La reconnaissance en soi-même, par le lecteur, de ce que dit le livre, est la preuve de la vérité de celui-ci, et vice versa, au moins dans une certaine mesure, la différence entre les deux textes pouvant être souvent imputée non à l’auteur mais au lecteur. »

Gérard Wajcman, L’interdit, roman (Denoël, Paris, 1986).

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13 février 2008

Lune absente

Le soleil n’a pas encore atteint la couche de nuages qui étreignent le ciel, à peine bleuté, par endroits taché de blanc. Comme si d’un improbable arrière-fond carillonnait l’humeur phosphorescente d’une lune absente. La nostalgie du temps semble ainsi se déplier comme au travers d’un drap, d’abord pourpre et bienveillante, puis rose saumon, romanesque.

                                                

Stéphane Darnat

23:10 Publié dans Fragments | Lien permanent

07 février 2008

Comme en exil

 

medium_Une_semaine_1.pngLyon, hiver 1980 : un appartement aux murs bleus rangés de livres tièdes, une femme corrige les rédactions de ses élèves. Elle soupire, se lève, se traîne. Eddy Mitchell fredonne La dernière séance. Son regard se perd. Elle rumine contre les platitudes que lui servent ces petites âmes décevantes : elle ne sait plus si c’est l’Éducation nationale qui a tué l’imagination des gosses ou si c’est eux qui refusent le jeu (dont ils semblent ignorer qu’il est jouissif) de faire un effort de construction intellectuelle. Elle tourne en rond, repense à des scènes de classe : brouhaha, fous rires, complicités, violences. Dans le miroir elle s’adresse un « T’es pas belle… ». La veille, noyée dans ses pensées, elle n’est pas retournée au collège. Et c’est toute de pluie vêtue qu’elle est arrivée chez son médecin, prise de doutes et de résignations. Il lui a prescrit « une semaine de vacances ».

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01 février 2008

Jusqu’à la mort

 

32f3abb757e4b6e4278b34020cf47bb7.gifPour l’écrivain, la littérature est cette parole qui dit jusqu’à la mort : je ne commencerai pas à vivre tant que je ne connaîtrai pas le sens de la vie.

 

Roland Barthes

Photographie : © Cécile Sergent

22:00 Publié dans Citations | Lien permanent | Tags : Ecrivain, Roland Barthes

 
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