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28 mars 2008

Portrait du directeur littéraire

L’image du directeur littéraire

Cultivé, inscrit dans un réseau relationnel et médiatique des plus importants, le directeur littéraire donne souvent de lui une image caricaturale car le fait de déléguer de nombreuses tâches participe d’un portrait volontiers superficiel de sa fonction. On l’imagine en effet, après avoir passé sa matinée à lire la presse, aller déjeuner dans un restaurant en vue avec un auteur, puis passer son après-midi à donner des ordres en hurlant après ses collaborateurs, pour enfin filer en taxi au Lutétia à des rendez-vous mondains : c’est mal le connaître.


Fin connaisseur de l’âme humaine, il sait cerner les gens parce qu’il connaît le (goût du) public. Son expérience humaine fait qu’il sait si tel sujet ou tel auteur marchera et pourquoi. Toujours, il saura repérer un auteur fatigué, conseiller un écrivain en panne, obtenir illico  un article de presse, défendre bec et ongle ses livres.

Le poste de directeur littéraire est une fonction à laquelle on parvient tardivement car elle réclame une expérience littéraire, éditoriale et humaine. Séduisant, élégant, autoritaire voire cassant, cet homme n’est pas arrivé à cette place très convoitée par hasard. Comme en politique, il a dû s’essuyer les pieds sur plus d’une carrière brisée pour passer son chemin et parvenir dans un bureau au décor tout littéraire. Il a un sens aigu de la communication (ferme mais toujours poli), il sait formuler aussi bien les compliments que les problèmes. Chez lui, tout passe par le regard. Son truc : persuader chaque auteur que lui seul est important, que son livre compte déjà. Parce qu’il est attendu, urgent. Nécessaire

 

Fonctions du directeur littéraire

Le directeur littéraire est à l’origine, avec ses directeurs de collection, des projets d’édition. On distingue les essais de littérature (documents ou témoignages sur un auteur, un mouvement, une période ; essais d’histoire littéraire et d’histoire de la langue) et les romans.

Pour les essais, il est souvent à l’origine de leur publication. Soit il les commande selon un calendrier (par exemple : anniversaire de la mort d’un auteur qui va être commémoré par nombre de maisons d’édition et de revues littéraires) ; soit il répond à une proposition spontanée d’un auteur spécialiste du domaine ; soit il répond au conseil d’un confrère qui lui recommande un auteur.  S’il commande un sujet à un auteur, celui-ci n’est pas pour autant forcément à l’aise dans l’écriture, c’est pourquoi le directeur littéraire fait dans ce cas-là appel à son assistant littéraire pour un suivi du texte. Si l’assistant fait régulièrement un point avec l’auteur sur ses avancées et difficultés, le directeur littéraire le reçoit pour sa part soit dans son bureau soit dans un restaurant chic où ils vont aborder des questions générales sans entrer dans les détails : le plan, le style (vulgarisateur, pédagogique, technique mais pas trop…). Il dirige son auteur comme un directeur de thèse son étudiant. Il le materne, lui parle du livre à venir comme de son « bébé ».

Pour les romans, il a à sa disposition trois à quatre lecteurs dont un seul travaille exclusivement à ses côtés à temps plein (les autres travaillent hors les murs, ils ne sont pas salariés de la maison, il les rencontre peu : c’est son assistante qui se charge de leur transmettre les manuscrits et d’enregistrer leurs notes de lecture). Il ne lit les manuscrits qu’en troisième lecture : si un texte a plu à un premier lecteur, il demande une deuxième lecture de confirmation – si la deuxième note est aussi positive et enthousiaste, il lit le texte ; de même, si la deuxième note de lecture est négative, c’est lui qui tranche en troisième lecture. Il peut être ainsi intéressé par un auteur parce que le texte soumis à lecture est bien vu mais pas encore parfait pour être publié. Seul son assistant littéraire lui présente les textes qu’il a aimés sans avoir à passer par une deuxième lecture : son avis fait foi, il a été engagé pour qu’on lui fasse confiance sur ses goûts littéraires. Lorsqu’un texte est accepté définitivement, il rencontre l’auteur – qui a d’abord eu plusieurs entretiens avec l’assistant littéraire avec qui il a vu les points à retravailler. Un calendrier a déjà été mis en place pour que le texte puisse paraître à la rentrée de septembre ou à celle de janvier. Avec l’auteur, le directeur littéraire discute du texte, cherche des idées de couverture qu’il soumettra à la direction artistique ; il signe de même un contrat d’édition (date de remise définitive du manuscrit ; pourcentage de droits d’auteur ; cession des droits, etc.). Plus tard, il déjeune fréquemment avec lui, pour le rassurer, lui expliquer les étapes d’édition (réécriture ; fabrication des épreuves ; impression ; parution en librairie ; plan média ; etc.).

Les tâches techniques : elles lui sont inconnues, au sens où il sait de quoi il s’agit mais n’en assure pas le suivi – par exemple, il lit très rarement les épreuves. Il lit le manuscrit définitif puis reçoit plusieurs mois plus tard le livre qu’il dépose en présentoir sur l’étagère de son bureau. Entre ces deux moments, il décide avec le directeur artistique du choix de la couverture ; avec le directeur commercial du tirage et de la mise en place en librairie ; avec les attachées de presse du plan de promotion (ce livre plaira davantage au Monde des livres qu’à La Quinzaine littéraire ; pour la télé, préférer Giesbert à Ardisson, etc.).

Si l’on peut dire que le directeur littéraire supervise et contrôle toutes les tâches qui interviennent dans la fabrication d’un livre, il n’est réellement spécialiste d’aucune. Son véritable investissement est dans l’idée des livres à faire et le repérage des auteurs.

 

Présentation du bureau

Un bureau spacieux, clair, avec moulures au plafond. Sur la gauche, une rangée d’étagères ; sur la droite, des peintures et photos couleur sépia au mur. Le bureau du directeur, bois clair, fait face à l’entrée, dans le fond de la pièce, près de la fenêtre au premier étage qui donne sur une place avec au centre une fontaine où défilent les passants. Derrière son fauteuil, des piles de livres assez hautes partent du sol, un chauffage d’appoint ventile discrètement la pièce et une plante verte participe de la sérénité du lieu, feutré. L’ambiance est paradoxalement chaleureuse et froide, en raison du décor un peu trop appuyé, qui se veut outrancièrement « littéraire » avec un agencement extrêmement réglé des objets (bien parallèles ou perpendiculaires les uns aux autres).

Sur les étagères, des livres de même format, tous avec sur la tranche le logo de la maison d’édition. Certains sont placés en présentoir, comme en librairie : ce sont les dernières parutions. Apposées aux livres, des photos noir et blanc et des cartes postales à tonalité littéraire (portraits d’écrivains ou de poètes, paysages de landes désertes…).

Sur le bureau, de forme ovale : presse-livres en forme de livres anciens et lettres d’auteurs, d’éditeurs, photos de famille et bibelots. Ces objets sont mis en avant, au bord du bureau. Dans l’espace de travail du bureau on distingue :

- des revues : Lire, Le Magazine littéraire, Le Monde des livres, La Quinzaine littéraire… Le directeur littéraire prospecte des sujets ou des auteurs dans la presse qu’il lit attentivement chaque matin : c’est là un rituel, son premier travail de la journée ;

- des manuscrits (trois maximum). Ils sont un peu cachés par une imposante lampe de bureau en acajou, car pour être arrivés là ces textes sont déjà passés entre de nombreuses mains, et leur sélection ici relève de la discrétion (d’autant que l’un des textes est sans doute celui d’un auteur fameux de la maison, ou celui d’un auteur transfuge en train de négocier son passage). Ces manuscrits sont en attente d’une lecture et de son avis définitif, lui seul pourra les refuser ou les accepter et en ce cas décider de les transmettre à son assistant littéraire pour un suivi préalable du texte (revoir par exemple la transition des chapitres, le vocabulaire trop technique, quelques maladresses syntaxiques, etc.).

On ne trouvera pas dans ce bureau de dossiers, de chemises cartonnées, ni de fournitures de bureau… La mise en scène de soi par soi fait partie de la panoplie de tout directeur littéraire.

 

 

Stéphane Darnat

 
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