Avertir le modérateur

09 juin 2007

La Préface des demi-jours

C’était un soir d’août, à Paris. M’oppressait la chaleur du bureau dont la fenêtre, haut perchée avec ses barreaux, me rappelait que passer mes journées à lire des manuscrits avait quelque chose de vaguement carcéral.

Alors assistant littéraire dans cette maison d’édition que les scandales mettent souvent en première ligne médiatique, il me semblait que mon bureau représentait une sorte de non-lieu, de voie de garage. Qu’avais-je à faire ici ?… Je soupirais, le regard vaquant sur une pile de romans à lire.

Surprise, un titre sonnait bien, parce que poétique et juste : La Préface des demi-jours.

Lire la suite

06 avril 2007

Leur rencontre

Les garçons font pétarader leurs mobylettes sur les pavés du pont se dodelinant. La rivière coule de ses flegmes moutonnements. Les filles gloussent, épinglées sur la murette, elles se laissent  reluquer par ces grands dadais aux regards en coin et sourires de biais adressés à leurs minijupes aux genoux blancs de pucelles, qui tentent d’échapper aux voix maternelles leur imposant de se méfier de ces blancs becs aux plaisirs carnassiers.

On ne sait pas ce qui les a attirés l’un vers l'autre. On sait juste que, très vite, lui s’est montré insolent, et que, très vite, elle l’a soutenu. Ses parents l’ont menacée de la déshériter (mais de quoi ? une ferme avec six poules, trois chevaux, cinq vaches et un tracteur ?). Rien à faire. Elle haussait les épaules devant leur chantage incrédule. Par provocation, il a retiré le pot d’échappement de son engin : ils l’entendaient partir de chez lui, à pourtant plus de dix kilomètres… Ils s’embrassaient sans s’en lasser sur le trottoir devant chez elle, mais un jour il a vu “La vieille” derrière la grille du jardin en train de les épier.

Au bal aussi elle était là, discutant avec ces dames qui surveillaient leurs progénitures. Alors ils rusaient : elle dansait avec un garçon que sa mère jugeait convenable et, au milieu de la piste, il prenait le relais avant de l’enlever pour aller la déshabiller le long d’un arbre à peine éclairé. “La vieille” tendait le cou en se demandant où elle était passée. Ils riaient…

*

Elle eut son bac, ce qui fit d’elle la première diplômée de la famille – c’était dire si elle méritait un avocat ou un médecin, et non un apprenti boucher charcutier comme lui, qu’ils surnommaient “L’autre con”. Mais elle s’entêtait, continuait de quitter la table pour aller s’enfermer dans sa chambre en claquant la porte. Le conflit dura trois ans, jusqu’à ce que lui débarrasse la petite ville de province pour une autre en bord de mer, tandis qu’elle fut envoyée finir sa formation de secrétaire à plus de trois cents kilomètres. À leur grand soulagement. Jusqu’au soir où, un vendredi, elle n’est pas descendue du train.

Lire la suite

28 octobre 2006

Un homme, un vrai

Je ne me souviens pas de la première fois où j’y suis allé. J’avais dû hésiter parce que quelques semaines plus tôt en passant dans le quartier et en pensant que là, la nuit, des mecs se tripotaient entre les bagnoles, je m’étais tordu la cheville… Peut-être que je n’avais pas envie de goûter à ces plaisirs nocturnes ? Ou plutôt : je n’étais pas sûr d’y éprouver du plaisir. On n’est jamais vraiment fier de marcher la nuit sur le pavé humide en essayant vaguement de se faire croire qu’on résiste sans comprendre pourquoi à ce type d’envie…

Chaque fois, les mêmes mouvements : passer sur le pont et jeter un coup d’œil en contrebas, observer les ombres, contourner le bâtiment, descendre lentement l’escalier, faire une pause, avancer discrètement la tête et repérer, entre les voitures, un mec à genoux avec, sur sa nuque, une main qui l’active. Allumer une cigarette, prendre un air dégagé puis se faufiler entre les mecs.

Lire la suite

Les cow-boys, les Indiens, les chasseurs et sa mère

Le ciel, d’un mauve attachant, affiche une sérénité joviale et laisse deviner que le cliché de format carré date de la fin des années 70. L’homme sourit à peine à sa femme, qui prend la photo. Il doit avoir la trentaine, sa peau est lisse, il aurait presque l’air sage avec sa mèche de cheveux bruns tombant sur son front. Seul signe de sa dureté, de sa virilité (outre la gibecière kaki sur sa chemise marronasse aux manches relevées qui laissent apparaître de puissants avant-bras aux poils noirs sur sa peau mate) : sa moustache.

À l’ombre du noyer, le père, donc, tient en ses mains deux perdrix tandis qu’à ses côtés son garçon de huit ans lève maladroitement mais fièrement deux lièvres, sourire toutes dents dehors. À leurs pieds, la gueule ouverte et leur épaisse langue rose pendante, les chiens posent un regard perdu sur la verdure.

Hors champ : le cadet, assis en tailleur à l’ombre du cerisier, n’envie pas son aîné d’être initié à la chasse. Il sait qu’il n’appartiendra jamais à ce monde d’hommes aimant la détonation des cartouches, le vol interrompu d’un oiseau et la course des chiens hurlant. Il brosse les cheveux de son poupon, parle tout seul, regarde le ciel et, des heures durant, reste là, rêveur, le pouce dans la bouche.

Lire la suite

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu