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03 avril 2008

Baisser pavillon…

f3c818021da919c112df693a726ffaf2.gifIl sort de la Poste où il est venu chercher une lettre avec AR. La lettre est envoyée par le supermarché. Il était temps ! Plus d’un mois après son départ il n’a toujours pas touché son chèque de solde de tout compte et ses attestations de travail et Assedic. Alors il lit la lettre, la relit, la re-relit et n’en croit pas ses yeux :

 

Monsieur,

Vous êtes absent de notre établissement sans autorisation, sans avoir fourni ni explications ni justificatifs depuis le 26 février 2008 (ouais j’suis au courant, merci pour le rappel des faits…), et jusqu’à ce jour, vous n’avez toujours pas réintégré votre poste de travail (tu m’étonnes…).

Vous avez répondu à notre courrier recommandé du 29 février 2008, dans lequel nous vous demandions de nous adresser dès sa réception tout justificatif relatif à votre absence irrégulière (et donc ?), de reprendre votre poste de travail (ben tiens, tant qu’à faire, autant partir pour revenir…), ou de nous transmettre un courrier nous précisant que vous démissionnez de notre point de vente (c’est fait…) afin que nous établissions le plus rapidement possible votre solde de tout compte (j’attends toujours…), votre certificat de travail et votre attestation Assedic (le truc qui sert à rien mais bon…).

En effet, par courrier du 13 mars 2008 (c’est vrai, je suis un peu lent pour répondre au courrier, faut admettre…), vous nous faites part de votre volonté de démissionner de notre point de vente (je confirme ducon). Nous en prenons acte (c’est bien… amène le flouze alors !). Toutefois (ah, ça se gâte…), votre démission ne résulte pas d’une volonté non équivoque (hein ?) puisque vous nous indiquez que votre démission résultes (c’est vrai, « résulter » à la troisième personne du singulier, un coup ça prend un -s, un coup pas, c’est bien connu… peuvent pas s’relire ?) (donc y disent quoi ?) résultes de « diverses raisons, tant personnelles que liées aux conditions de travail dans notre point de vente » (y a pas à dire, tout de même j’suis vachement fort pour ramasser en une phrase des sous-entendus bien lourdingues… ça a pas dû leur plaire on dirait…).

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26 février 2008

La rêverie, buvard de l’errance

ce6bfd8db079ebe718939500fd514405.gifAvant d’aller prendre son caisson dans le bureau du directeur, il entre aux vestiaires où il croise les hommes qui ont depuis l’aube mis les produits en rayon. Il leur serre la main, échange avec eux deux ou trois mots puis ouvre son armoire métallique et enfile sa veste rouge ornée de ce logo sur la poitrine : une pomme en forme de cœur.

Comme chaque fois il se souvient que, lorsqu’il était gamin, il rendait souvent visite à son père à l’usine, qui toujours interceptait son œil distrait s’égarant sur les armoires métalliques où trônaient  des écussons d’équipes de foot et des cartes postales de filles au regard pervers sentant bon le sable chaud. Il avait vraiment l’air idiot à ne rien comprendre aux plaisanteries des hommes qui embaumaient la faïence de ces vestiaires aux rangées de robinets et de savons jaunes qui lui faisaient penser à de vieilles bananes desséchées.

Lui qui, avec ce boulot de caissier, a le sentiment de revisiter le parcours de son père, de déambuler dans le labyrinthe de ce passé qu’il se raconte à la lueur de sa solitude, il comprend petit à petit que son ancien penchant pour la rêverie n’était qu’une espèce de tampon sur lequel il met désormais le mot « buvard ». Il suppose que dans ses moments d’absence il négociait un rapport avec le monde qui ne le satisfaisait pas, cherchait une transition hors du réel, source de frustrations. La rêverie, comme la caisse du supermarché : un compromis.

Ce jour-là un déclic s’opère, lentement. Il regarde les clients comme s’il les croisait pour la dernière fois. Justement, quelques heures plus tard, à la tombée de la nuit, le directeur vient le voir et lui lance comme souvent (haut et fort) un ordre sans autre forme de politesse. Après un moment de réflexion aiguë il refuse d’y répondre et résiste fermement, au point que le directeur hurle d’impatience. Il ne cède pas et finit par quitter sa caisse en ignorant le silence qui règne dans le supermarché, comme il en serait d’une représentation que le comédien déserte au beau milieu d’une scène, sans autre préavis que l’humeur, l’insolence ou la lassitude.

Il entre aux vestiaires où il repose sa veste sur le ceintre de l’armoire. Il secoue la tête, et tandis qu’au micro le directeur exige son retour en caisse il traverse le magasin le regard droit. Il sort sans même formuler qu’il démissionne.

Passé la porte, il retient son souffle et devine qu’il a enfin bu jusqu’à la lie sa désespérance à errer ailleurs que dans le temps présent. Peut-être est-il prêt pour l’avenir. Peut-être.

                                          

Stéphane Darnat

21 décembre 2007

Écarts de mémoire

0f0a2296dd2323479f73bca8ef85c786.gifLe directeur le regarde droit dans les yeux et le sermonne  : « Je vous préviens : les écarts de caisse, c’est terminé ! » Le caissier hoche la tête, argumente un peu puis se tait. Il soupire, baisse les épaules. En silence il sort du bureau, enfile sa blouse et va prendre sa caisse comme on entre en scène.

*

Les clients défilent dans la lumière grise et flasque de l’hiver. Il sait que ses écarts ne sont importants que lorsque le directeur est présent au supermarché. Il réfléchit tout en bipant les produits, prend la mesure du problème. La tristesse s’installe en lui. Et il a beau rester poli face aux clients courtois ou indifférents, il ne retient plus ses larmes, qui finissent par couler doucement pendant qu’il énumère : « 12 euros et 73 centimes ; Non, la promo sur les avocats c’était hier, madame ; 23 euros et 15 centimes ; une pièce d’identité, je vous prie ; 30 euros pile ; merci, au revoir ; 56 euros et 11 centimes ; votre code s’il vous plaît  ; bonne journée ; Oui, on est fermés le jour de Noël… »

Il essaye de prendre sur lui mais ne retrouve pas sa respiration. Au point qu’il doit quitter sa caisse le temps d’aller se calmer en fumant un clope aux chiottes. Ses yeux se perdent. Il ne comprend pas ce qui se joue là.

Il revient et s’embrume sur son visage un sourire incrédule, car la radio, qui toujours débite des chansons mièvres et sucrées, passe « Aujourd’hui ça fait six ans  / Que nous sommes mariés / Tu m’as donné de beaux enfants / Tu sais… » Il avait quoi, 4 ou 5 ans ? Michèle Torr chantait ce slow et lui faisait semblant dans sa chambre d’enfant de jouer la musique sur son petit piano en plastique blanc qu’il avait eu pour Noël.

La maison, les parents, c’est bien loin tout ça… Mais oui, mais oui !…  Le dimanche, quand ils allaient déjeuner chez des amis, il renversait toujours son verre à table. Sa maladresse était maladive, son père ne la supportait pas. Il le surveillait du coin de l’œil, et chaque fois une baffe suivait : pas un déjeuner dominical sans un verre cassé ni une gifle sur le coin du nez. Rien à faire. Pourtant, son père le menaçait chaque fois, à l’aller dans le rétroviseur : « Je te préviens… T’as pas intérêt à faire un écart… »

*

Il secoue la tête, se laisse porter par une légèreté inespérée. Soulagement à comprendre enfin pourquoi il n’avance pas sur son sujet de doctorat au titre choisi par son directeur de thèse : « Les écarts de l’écriture critique. Originalité et singularité du style de Roland Barthes ».

*

Le soir, après une journée studieuse à être resté attentif à son rendu-monnaie, il laisse échapper un éclat de rire jouissif en apprenant qu’il a un écart négatif de 1 520 euros !

Il se doute qu’il ne peut s’agir que d’une simple erreur de « frappe ». Et effectivement : il n’a aucun écart de caisse. Aucun. Zéro.

                                                            

Stéphane Darnat 

07 décembre 2007

La couleur du temps

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Lorsque certaines clientes arrivent à sa caisse en balançant (littéralement) leurs produits sur le tapis roulant, dans une sorte de véhémence hautaine, ceci bien sûr sans  lui adresser ni mot ni regard, il leur dit bonjour sur un ton ouvertement autoritaire. S’il se moque bien de ces bourgeoises, lui qui dans ces instants-là se voit conforté dans sa misogynie, au moins se rappelle-t-il le mot de Roland Barthes : « La politesse est plus généreuse que la franchise, car elle signifie qu’on croit à l’intelligence de l’autre. »

                                                                                                

Après que ces idiotes ont réglé la note puis pris leurs sacs en soupirant fortement,  l’œil absent fixé sur la rue où défilent en pointillés voitures et passants, il ne répond jamais à leur « au revoir et merci », car l’intéresse, l’intrigue seulement la couleur du temps, et ses infimes nuances de gris sous la pluie dont il ne cesse de s’interroger sur comment les décrire, lui qui s’y perd, s’y envole.

 

                                                                                                                        

Stéphane Darnat

23:30 Publié dans Chronique du réel | Lien permanent | Tags : Caissier, Rêverie

21 octobre 2007

Encaisser le réel

58027dcb7de3ea475dca5913e6f3f3a7.gifConfiné dans sa blouse rouge il reprend sa place en caisse après une pause clope au fond du hangar, près des poubelles. Il soupire. Et puisqu’il débute, il fait l’effort de se rappeler la procédure : « Je fais glisser les produits devant le scanner, pèse les fruits et légumes (sauf ceux à la pièce), puis je tape sur sous-total en indiquant le mode de règlement (espèces, chèque ou carte). Je pense bien à dire bonjour, merci, au revoir… »

Le temps de s’asseoir sur son siège mal vissé il a le sentiment de s’évanouir. L’œil mélancolique parti sur la cage de verre qui protège les bouteilles d’alcool, il retient un éternuement. Les clients défilent de nouveau et, avec eux, le secret de leur quotidien : produits laitiers, eau, PQ,  viande, couches, vin, légumes, tampons, bouffe pour chats, surgelés, café, etc. Chaque fois, il sourit, se montre bienveillant, de bon service. Chaque fois.

Un moment seul il en profite pour débarrasser le tapis des bouts de salade qui traînent et autres petites saletés que les gens abandonnent négligemment ; il vérifie qu’il lui reste assez de sacs et enlève les tickets oubliés. Son regard se perd. Il attend, boit un peu d’eau. Soupire. Ses épaules se relâchent. Lumière blafarde d’une fin de journée. La nuit va venir et, avec elle, son cortège de pensées soupesées de jazz.

Nulle impatience à faire sa caisse pour ensuite discuter avec les caissières d’une douceur maternelle. Nulle déception à être là. Simplement, quelque chose  d’étrange, modeste et apaisant. Ce midi, avant de prendre son poste au supermarché, il a reçu une lettre : « Monsieur, il y a bien des choses réussies dans votre roman et, pourtant, je ne parviens pas à me sentir complètement en affinité avec votre travail. De ce fait, je vous retourne votre manuscrit en vous remerciant d’avoir bien voulu me le donner à lire. Je vous prie de croire, Monsieur, à mes sentiments les meilleurs. »

Stéphane Darnat

21:30 Publié dans Chronique du réel | Lien permanent | Tags : Caissier

 
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