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22 novembre 2006

L'entretenir à ce sujet

 

Lettre de M.

(Pastiche proustien)

 

medium_proust_4.4.jpgChère Duchesse de Darns,

Je me dis parfois ces jours-ci, en remontant le chemin bordé daubépines qui mène à la maison de ma tante Léonie jusquaux nénuphars géants de loncle Jules, comme jen avais pris lhabitude du temps où Gilberte et moi, tout à nos conversations toujours recommencées à propos du clocher de Méséglise, en oubliant de regarder où nous marchions et déviter les flaques deau de pluie stagnantes reflétant dans une parfaite symétrie les délicates fleurs roses à la manière des laques japonaises qui firent plus tard mon ravissement dans le boudoir de Monsieur de Charlus, quil est bien agréable davoir une amie comme vous auprès de qui sépancher du quotidien et avec qui partager les impressions fugaces qui vous saisissent lorsque la lumière du jour change, comme ce soir, vous le rappelez-vous, où nous fîmes quelques pas à Saint-Germain-des-Près après avoir croisé Morel qui rentra sans nous voir au Flore, occupé quil était à saluer quelquun quil prit pour le duc de Guermantes, alors que nous franchissions la porte vitrée de létablissement.

 

Marcel

PS : Voudriez-vous me faire envoyer votre exemplaire dédicacé du Dépôt par la Pételle par lentremise de votre valet, le jeune Kabyle avec ses yeux verts en amande qui me rappelle ma chère Albertine qui me manque tant ? Jai su quil avait de grandes notions de mécanique, et envisageant dacheter une automobile, je souhaite lentretenir à ce sujet.

 

Auteur : http://lesot-l-y-laisse.20minutes-blogs.fr/

21:20 Publié dans Pastiches | Lien permanent | Tags : Proust, Pastiche, Le Sot l'y laisse

29 octobre 2006

Les "Lettres" de Marcel Proust

Lecture des Lettres de Marcel Proust (1879-1922)

(Paris, Editions Plon, 2005)

Intervention à la Sorbonne dans le séminaire d'Antoine Compagnon sur la critique littéraire (mai 2005)

 

 

Cinq milles lettres de Proust avaient pu être réunies dans une précédente édition qui tenait en… vingt et un volumes, grâce à l’opiniâtreté et à la passion de ce chercheur de talent que fut Philippe Kolb, qui estimait que ce chiffre représentait à peine un vingtième de la correspondance que Proust a pu écrire. Une telle quantité s’explique par l’usage à l’époque des pneumatiques (l’équivalent de nos mails aujourd’hui), mais aussi par le fait que plusieurs distributions avaient lieu par jour, quand le courrier n’était pas porté par un domestique, ce qui favorisait un échange aussi soutenu.

Katherine Kolb et Françoise Leriche ont retenu pour cette édition de la Correspondance de Proust quelque 627 lettres, soit 10 % de la correspondance totale... Quatre critères ont permis de retenir ces lettres : les données sociologiques de l’époque (politique, histoire, milieu littéraire) ; la comédie humaine qui transparaît dans ces pages ; la formation esthétique et la réflexion théorique de Proust, et la genèse des œuvres ; les stratégies littéraires et éditoriales de Proust.

Que nous apporte cette correspondance de Proust ? « La collection privée se doit de se faire musée, faute de quoi elle frustre la collectivité » écrit Proust, cité par Katherine Kolb dans sa préface qui note : « Ces lettres dressent le portrait d’un mondain très présent dans la vie littéraire, cherchant à plaire et à séduire, habile à infléchir son style selon son interlocuteur. » Un tic constant cependant, relatif surtout aux critiques littéraires : Proust se montre volontiers déclaratif, sentimental, élogieux sur plusieurs paragraphes, avant de se révéler, le temps d’un dernier paragraphe, voire le temps d’un Nota bene ou d’un Post-scriptum, autoritaire, capricieux, imposant tel article, telle place dans telle revue, tel service à rendre, etc.

Ce sont, ainsi que l’affirme Françoise Leriche dans son introduction à l’édition, des pages « avec des réflexions amusées et souvent impertinentes sur les personnes qu’il connaissait », des lettres dont le montage dessine le portrait d’« un Proust possessif, jaloux (...) enfantin, vindicatif, faisant part de ses lectures, de ses impressions musicales ou esthétiques, donnant son avis sur la politique, bref, des lettres plus spontanées, plus vivantes (ce qui ne signifie pas plus “sincères”…) que les lettres “littéraires”, guindées et calculées ».

Enfin, et surtout, Proust réécrit des passages de la Recherche, qu’il commente et d’un point de vue littéraire et d’un point de vue éditorial – en argumentant par exemple sur la nécessité que tel livre se conclue sur telle phrase. On peut voir sa correspondance comme le travail du philologue qui annote, commente, justifie telle coupe, telle réécriture, telle clôture de chapitre. Ce sont donc des « lettres privées et utilitaires, à l’occasion de circonstances prosaïques ou mondaines, lettres souvent flatteuses et/ou intéressées (destinées à obtenir un service, à remercier, à refuser une invitation, à commenter l’actualité avec ses amis, à indiquer à un éditeur des corrections à faire, etc.) » (p. 14).

Ces lettres nous fournissent des informations historiques et politiques (l’affaire Dreyfus, la position de Proust et de ses interlocuteurs), et des indications d’ordre sociologique qui nous présentent dès lors un microcosme, celui de la critique littéraire où les auteurs se connaissaient, s’écrivaient, se concurrençaient.

La critique littéraire est celle d’un milieu parisien où l’on retrouve, donc, les noms de Allard, Barrès, Blum, Beaunier, Berl, Binet-Valmer, Boulenger, Daudet, Du Bos, Gide, Jaloux, Lemaître, Régnier, Rivière, Thibaudet… Un milieu de la critique littéraire pétri de compromissions, et Proust n’y échappe pas lui-même. Je n’entrerai cependant pas dans le courant de mon intervention sur ces amusements, car, comme Françoise Leriche, je ne peux que me référer à Bourdieu en constatant que, lettre après lettre, et c’est ici ce qui m’intéresse, Proust se positionne dans un champ littéraire en ce qu’il s’adapte à chacun de ses interlocuteurs qu’il connaît très bien : « (productions, institutions, rapports de forces entre groupes, rivalités éditoriales, etc.) (...) [Proust] sait choisir la place qu’il veut y occuper et mettre en œuvre la stratégie nécessaire pour s’y faire publier et reconnaître. »

 

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