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06 avril 2007

Leur rencontre

Les garçons font pétarader leurs mobylettes sur les pavés du pont se dodelinant. La rivière coule de ses flegmes moutonnements. Les filles gloussent, épinglées sur la murette, elles se laissent  reluquer par ces grands dadais aux regards en coin et sourires de biais adressés à leurs minijupes aux genoux blancs de pucelles, qui tentent d’échapper aux voix maternelles leur imposant de se méfier de ces blancs becs aux plaisirs carnassiers.

On ne sait pas ce qui les a attirés l’un vers l'autre. On sait juste que, très vite, lui s’est montré insolent, et que, très vite, elle l’a soutenu. Ses parents l’ont menacée de la déshériter (mais de quoi ? une ferme avec six poules, trois chevaux, cinq vaches et un tracteur ?). Rien à faire. Elle haussait les épaules devant leur chantage incrédule. Par provocation, il a retiré le pot d’échappement de son engin : ils l’entendaient partir de chez lui, à pourtant plus de dix kilomètres… Ils s’embrassaient sans s’en lasser sur le trottoir devant chez elle, mais un jour il a vu “La vieille” derrière la grille du jardin en train de les épier.

Au bal aussi elle était là, discutant avec ces dames qui surveillaient leurs progénitures. Alors ils rusaient : elle dansait avec un garçon que sa mère jugeait convenable et, au milieu de la piste, il prenait le relais avant de l’enlever pour aller la déshabiller le long d’un arbre à peine éclairé. “La vieille” tendait le cou en se demandant où elle était passée. Ils riaient…

*

Elle eut son bac, ce qui fit d’elle la première diplômée de la famille – c’était dire si elle méritait un avocat ou un médecin, et non un apprenti boucher charcutier comme lui, qu’ils surnommaient “L’autre con”. Mais elle s’entêtait, continuait de quitter la table pour aller s’enfermer dans sa chambre en claquant la porte. Le conflit dura trois ans, jusqu’à ce que lui débarrasse la petite ville de province pour une autre en bord de mer, tandis qu’elle fut envoyée finir sa formation de secrétaire à plus de trois cents kilomètres. À leur grand soulagement. Jusqu’au soir où, un vendredi, elle n’est pas descendue du train.

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15 mars 2007

Poésie dérisoire

Il s’est assoupi.

La bruine humidifie son pull rouge constellé de cristaux de nuages. Aucun bruit alentour, seulement les vagues du lac, à peine perceptibles. Les pas des chevaux retentissent dans le brouillard… Il se retourne, les trompettes d’un cirque s’unissent aux applaudissements des spectateurs qui, tels les touches d’une vieille machine à écrire, serpentent en sa promenade. Mais non, nul chapiteau : la clameur de la montagne se jouait de ses tremblements et de cette stupeur qui le tenaillait.

 

medium_045_v.3.jpgDélivré de son rêve de poésie dérisoire, il desserre les yeux dans un mouvement d’une lenteur anesthésiée, au milieu de nulle part, dans un temps hors de tous les temps. Les images passent à gué, alors il reprend ses pérégrinations romanesques.

 


Stéphane Darnat

Photographie : Cécile Sergent ©

25 novembre 2006

Un visage spirituel

Seule la fiction ne ment pas. Elle entrouvre sur la vie d'un homme une porte dérobée par où se glisse en dehors de tout contrôle son âme inconnue.

 François Mauriac

 

Un roman où on ne se surveille pas, où on laisse parler son âme plus qu'on ne le ferait dans une autobiographie. (...) Il y a une part plus ou moins consciente de l'écrivain qui laisse échapper des choses de sa propre vérité. Un visage spirituel que le lecteur reconstitue a posteriori.

Michel Jarrety

01:35 Publié dans Citations | Lien permanent | Tags : Autobiographie, fiction, Mauriac, Jarrety

29 octobre 2006

Les "Lettres" de Marcel Proust

Lecture des Lettres de Marcel Proust (1879-1922)

(Paris, Editions Plon, 2005)

Intervention à la Sorbonne dans le séminaire d'Antoine Compagnon sur la critique littéraire (mai 2005)

 

 

Cinq milles lettres de Proust avaient pu être réunies dans une précédente édition qui tenait en… vingt et un volumes, grâce à l’opiniâtreté et à la passion de ce chercheur de talent que fut Philippe Kolb, qui estimait que ce chiffre représentait à peine un vingtième de la correspondance que Proust a pu écrire. Une telle quantité s’explique par l’usage à l’époque des pneumatiques (l’équivalent de nos mails aujourd’hui), mais aussi par le fait que plusieurs distributions avaient lieu par jour, quand le courrier n’était pas porté par un domestique, ce qui favorisait un échange aussi soutenu.

Katherine Kolb et Françoise Leriche ont retenu pour cette édition de la Correspondance de Proust quelque 627 lettres, soit 10 % de la correspondance totale... Quatre critères ont permis de retenir ces lettres : les données sociologiques de l’époque (politique, histoire, milieu littéraire) ; la comédie humaine qui transparaît dans ces pages ; la formation esthétique et la réflexion théorique de Proust, et la genèse des œuvres ; les stratégies littéraires et éditoriales de Proust.

Que nous apporte cette correspondance de Proust ? « La collection privée se doit de se faire musée, faute de quoi elle frustre la collectivité » écrit Proust, cité par Katherine Kolb dans sa préface qui note : « Ces lettres dressent le portrait d’un mondain très présent dans la vie littéraire, cherchant à plaire et à séduire, habile à infléchir son style selon son interlocuteur. » Un tic constant cependant, relatif surtout aux critiques littéraires : Proust se montre volontiers déclaratif, sentimental, élogieux sur plusieurs paragraphes, avant de se révéler, le temps d’un dernier paragraphe, voire le temps d’un Nota bene ou d’un Post-scriptum, autoritaire, capricieux, imposant tel article, telle place dans telle revue, tel service à rendre, etc.

Ce sont, ainsi que l’affirme Françoise Leriche dans son introduction à l’édition, des pages « avec des réflexions amusées et souvent impertinentes sur les personnes qu’il connaissait », des lettres dont le montage dessine le portrait d’« un Proust possessif, jaloux (...) enfantin, vindicatif, faisant part de ses lectures, de ses impressions musicales ou esthétiques, donnant son avis sur la politique, bref, des lettres plus spontanées, plus vivantes (ce qui ne signifie pas plus “sincères”…) que les lettres “littéraires”, guindées et calculées ».

Enfin, et surtout, Proust réécrit des passages de la Recherche, qu’il commente et d’un point de vue littéraire et d’un point de vue éditorial – en argumentant par exemple sur la nécessité que tel livre se conclue sur telle phrase. On peut voir sa correspondance comme le travail du philologue qui annote, commente, justifie telle coupe, telle réécriture, telle clôture de chapitre. Ce sont donc des « lettres privées et utilitaires, à l’occasion de circonstances prosaïques ou mondaines, lettres souvent flatteuses et/ou intéressées (destinées à obtenir un service, à remercier, à refuser une invitation, à commenter l’actualité avec ses amis, à indiquer à un éditeur des corrections à faire, etc.) » (p. 14).

Ces lettres nous fournissent des informations historiques et politiques (l’affaire Dreyfus, la position de Proust et de ses interlocuteurs), et des indications d’ordre sociologique qui nous présentent dès lors un microcosme, celui de la critique littéraire où les auteurs se connaissaient, s’écrivaient, se concurrençaient.

La critique littéraire est celle d’un milieu parisien où l’on retrouve, donc, les noms de Allard, Barrès, Blum, Beaunier, Berl, Binet-Valmer, Boulenger, Daudet, Du Bos, Gide, Jaloux, Lemaître, Régnier, Rivière, Thibaudet… Un milieu de la critique littéraire pétri de compromissions, et Proust n’y échappe pas lui-même. Je n’entrerai cependant pas dans le courant de mon intervention sur ces amusements, car, comme Françoise Leriche, je ne peux que me référer à Bourdieu en constatant que, lettre après lettre, et c’est ici ce qui m’intéresse, Proust se positionne dans un champ littéraire en ce qu’il s’adapte à chacun de ses interlocuteurs qu’il connaît très bien : « (productions, institutions, rapports de forces entre groupes, rivalités éditoriales, etc.) (...) [Proust] sait choisir la place qu’il veut y occuper et mettre en œuvre la stratégie nécessaire pour s’y faire publier et reconnaître. »

 

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28 octobre 2006

Un homme, un vrai

Je ne me souviens pas de la première fois où j’y suis allé. J’avais dû hésiter parce que quelques semaines plus tôt en passant dans le quartier et en pensant que là, la nuit, des mecs se tripotaient entre les bagnoles, je m’étais tordu la cheville… Peut-être que je n’avais pas envie de goûter à ces plaisirs nocturnes ? Ou plutôt : je n’étais pas sûr d’y éprouver du plaisir. On n’est jamais vraiment fier de marcher la nuit sur le pavé humide en essayant vaguement de se faire croire qu’on résiste sans comprendre pourquoi à ce type d’envie…

Chaque fois, les mêmes mouvements : passer sur le pont et jeter un coup d’œil en contrebas, observer les ombres, contourner le bâtiment, descendre lentement l’escalier, faire une pause, avancer discrètement la tête et repérer, entre les voitures, un mec à genoux avec, sur sa nuque, une main qui l’active. Allumer une cigarette, prendre un air dégagé puis se faufiler entre les mecs.

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